La chute de la natalité affole les responsables politiques… Qui ne voient pas la fin du mythe imposant la maternité comme destin et bonheur unique des femmes. La propagation de la parole féministe, grâce à Internet, provoque une grève silencieuse des ventres.
« L’épanouissement des couples et aussi des femmes dans leur vie professionnelle » : c’est une des explications avancées par Dominique Seux dans sa chronique du 14 janvier sur France Inter pour expliquer le « plongeon vertigineux » du taux de natalité.
Terrible aveu en creux : les frustrations et les sacrifices des femmes sont le moteur de la natalité.
L’Insee indique en effet que la France enregistre son plus faible nombre de naissances depuis l’immédiat après‑guerre, avec un indicateur de fécondité de 1,6 enfant par femme. Et note qu’en 2025, la France a enregistré plus de décès que de naissances.
Depuis, comme chaque année, des observateurs autorisés à donner leur avis dans les grands médias se perdent en déclarations péremptoires sur les « dangers » de la baisse de la natalité en France. Dangers essentiellement économiques. Ils avancent des solutions pour y remédier. Et au final, pas grand-chose.
La seule mesure annoncée par le gouvernement depuis l’appel au « réarmement démographique » d’Emmanuel Macron est un (court) congé de naissance qui serait correctement rémunéré… pour encourager les pères à s’occuper de leurs enfants. Notons au passage que mal rémunérer les mères qui renoncent à une vie professionnelle ne pose pas de problème aux décideurs.
Mère sacrificielle au nom de l’intérêt supérieur de la patrie ?
Ce qui s’appelle rater l’éléphant dans le couloir. Une révolution culturelle s’est opérée : les femmes ne veulent plus endosser le rôle de mère sacrificielle au nom de l’intérêt supérieur de la patrie. La fable de la maternité comme unique source de bonheur et d’accomplissement des femmes ne prend plus.
Depuis Internet et les réseaux sociaux, les féministes sont devenues plus visibles, plus audibles. Sans filtre misogyne… Et dans notre inconscient collectif, beaucoup de choses ont changé.
Avant Internet, le filtre médiatique patriarcal exerçait une double censure. Seuls certains récits sur la maternité étaient considérés comme acceptables et fortement diffusés : la mère courage, la mère sublime, la mère sacrifiée mais heureuse.
Et tout ce qui touchait à la réalité des corps de femmes abîmés ou au désespoir maternel était marginalisé, psychologisé, jugé « peu ragoûtant », « hystérique » ou simplement sans intérêt commercial.
Grâce à internet, les femmes ont raconté la réalité crue, les traumatismes, les doutes. Et ces témoignages ont reçu des milliers de « moi aussi ». Alors qu’auparavant, les femmes taisaient leurs difficultés pour ne pas passer pour folles ou incompétentes, la maternité est devenue un « fait social ». Le « problème » n’est pas la mère qui se sent mal, mais le système qui les exploite. Internet a transformé une honte privée en une colère collective. Enfin !
Le point de vue féministe sur la maternité ne date pourtant pas d’Internet. Au XIXème siècle déjà, Flora Tristan ; John Stuart Mill -ou Harriet Taylor Mill- voyaient dans la maternité le mécanisme central de l’oppression des femmes. Au XXème, Simone de Beauvoir parle de servitude biologique exploitée socialement, Elisabeth Badinter démonte le mythe de l’instinct maternel et de nombreuses cinéastes, écrivaines et artistes comme Agnès Varda, Chantal Akerman, Alice Diop, Claire Denis ou Anne Sylvestre ont remis en question le discours dominant sur la maternité. Cette remise en question n’a jamais cessé avec des ouvrages comme ceux de Mona Chollet, Virginie Despentes ou Corinne Mayer. Mais elles restaient confinées à des cercles intellectuels.
Le monopole du récit masculin s’est effondré
La parole féministe est sortie de la marge intellectuelle quand les féministes ont pu s’exprimer plus largement grâce à Internet. Le monopole du récit entièrement fabriqué avec un regard masculin s’est effondré.
Les femmes humoristes, longtemps mises à l’écart par des hommes gardant jalousement les scènes pour eux, ont explosé le mythe. En 2009, dans son spectacle culte Mother Fucker, Florence Foresti décrit La grossesse comme « Une gastro qui dure neuf mois. », l’accouchement comme un « véritable Vietnam », les parcs pour enfants comme « Une prison, où l’on est à la fois prisonnier et gardien. »
En quelques mots elle dit l’arnaque décryptée par les intellectuelles avant elle : « Ils nous font signer une clause de confidentialité en sortant de la maternité, on n’a pas le droit de parler. Non, non, c’est pour ne pas qu’on effraie les générations futures. Si on racontait la boucherie… le bonheur que c’est, eh bien oui, l’humanité pourrait s’éteindre en 50 ans à peine. »
La dureté du post-partum et de la charge mentale cassent le mythe
Dans la même veine, les femmes qui ont réussi à se hisser sur la scène du stand-up, dans des radios ou sur des réseaux sociaux, ont continué de briser l’omerta sociale, qui minimise la douleur, la fatigue, la perte de liberté. Citons Marine Leonardi, Blanche Gardin, Nora Hamzawi, Alison Wheeler, Mahaut Drama, Élodie Arnould, Camille Lellouche, Camille Tissot…
« Le neuvième art s’est lui aussi emparé de la déconstruction du mythe : Mathou & Sophie Adriansen (La Remplaçante) ou Marion Nail (Baby bleu) exposent crûment la violence du post-partum et le gouffre du baby-blues, brisant l’iconographie lissée de la « madone ». L’illustratrice Emma, avec son album Fallait demander, a fait basculer le concept de « charge mentale » dans le langage commun. Son coup de crayon pédagogique montre que le foyer reste le bastion d’un système où l’épuisement des mères demeure la condition invisible du confort domestique. » Et il y en a bien d’autres…
Changer le système qui repose sur les sacrifices des mères
Ce contre-discours cassant le mythe de la maternité heureuse atteint de plus en plus de femmes alors qu’il était auparavant très marginal. Il est souvent critiqué par des âmes rétrogrades qui reprochent aux féministes d’être des oiseaux de mauvais augure. Pourtant il ne s’agit pas de dire aux femmes « ne faites pas d’enfants » mais « sachez à quoi vous attendre ». Et dire à la société de regarder en face et alléger les sacrifices demandés aux femmes quand elles deviennent mère.
Il faut espérer que le déferlement de médias masculinistes n’empêchera pas cette parole féministe sans filtre de prospérer. Le ‘réarmement’ ne fonctionnera pas par la contrainte ou la nostalgie : la natalité ne repartira que si la société accepte de regarder les mères comme des citoyennes à part entière, et pas comme les variables d’ajustement d’un PIB en berne auxquelles on raconte des salades.

