Accueil Culture Direction des théâtres nationaux : les anciens font de la résistance

Direction des théâtres nationaux : les anciens font de la résistance

par Isabelle Germain

Théâtre national de Nice150Rajeunir et féminiser les directions des centres dramatiques nationaux ? En lançant le mouvement, la ministre de la Culture affronte le courroux de directeurs bien installés, de leurs amis et d’une partie de la presse.

Chargée de nommer les directeurs de théâtres publics, Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, entend respecter la règle : ces directeurs sont nommés pour des mandats de trois ans renouvelables deux fois. En outre, elle souhaite diversifier, rajeunir et féminiser ces directions qui en ont bien besoin (Voir : Les femmes aussi veulent faire le spectacle). La procédure de succession passe par un appel à candidatures. Et un décret publié en mars dernier prévoit la parité : les « pré-sélections » doivent comporter quatre noms, deux noms d’hommes, deux noms de femmes. Bronca sur la scène des nominations alors qu’une douzaine de contrats arrivent à échéance…

Lubie ?

Deux directeurs sont particulièrement remontés. Celui qui a tiré le premier est Jean-Marie Besset, auteur et directeur du Centre dramatique national de Montpellier. Placé à ce poste en 2010 par le prédécesseur d’Aurélie Filippetti, Frédéric Mitterrand, il espérait être reconduit au terme de son premier mandat, qui court jusqu’au 31 décembre prochain. La ministre ne l’entend pas ainsi.

Jean-Marie Besset a bruyamment contesté cette décision dans l’éditorial du programme de la prochaine saison, voyant dans la décision de la ministre « une lubie », puis devant le Conseil d’État, qui l’a renvoyé vers le tribunal administratif de Montpellier, lequel l’a débouté fin mai. Tandis qu’il joue les artistes maudits, se comparant, entre autres, à Molière, le ministère de la Culture explique ce non-renouvellement par l’utilisation faite des deniers publics. Les pièces que Jean-Marie Besset crée à Montpellier ne sont ensuite jouées à Paris que dans des théâtres privés.

Une femme… mais en tandem

L’autre bruyant directeur non reconduit est Daniel Benoin, 65 ans, en poste depuis 12 ans au théâtre de Nice. Avec ses quatre mandats successifs, il est non renouvelable. Mais il a proposé un ticket avec l’actrice, réalisatrice, metteure en scène Zabou Breitman pour une « transition en douceur » alors que la ministre de la Culture, elle, invite Zabou Breitman à présenter seule sa candidature. L’idée de Benoin est soutenue par le maire (UMP) de Nice Christian Estrosi qui est allé plaider sa cause à l’Elysée. Un comité de soutien a même été créé par des acteurs connus du monde du théâtre – comité dans lequel le nom d’Olivier Py, futur directeur du festival d’Avignon, a été inscrit par erreur, a déclaré l’intéressé dans communiqué récent…

Face à une ministre qui tient bon sur les principes qu’elle a fixés, les réactions se déchaînent, souvent teintées d’un fond de  misogynie camouflé par le reproche de « sectarisme » martelé notamment par Christian Estrosi. Le turbulent Philippe Caubère, qui a son rond de serviette à Libération, a publié une chronique gloubiboulga intitulée « La parité comme masque hypocrite de la diminution des crédits de la Culture » à laquelle il mêle la question de la prostitution qui lui est chère : « Les leçons de morales des socialistes, qu’elles concernent la vie privée et sexuelle, la question de la prostitution par exemple, ou l’art et la culture maintenant, commencent à me gaver », écrit-il en préambule.

Naïveté, sectarisme, femmes impréparées…

Télérama, de son côté, prend le parti des directeurs éconduits. L’hebdomadaire publie une tribune de la ministre de la Culture rappelant que « nul n’est propriétaire de sa charge sur le territoire de la République ». Elle réaffirme l’engagement pour la parité : « Mais le volontarisme – parité des jurys, parité des listes restreintes – est indispensable et il a déjà changé le paysage : les femmes sont, à chaque appel à candidatures, plus nombreuses à se présenter. Un verrou est tombé. » Mais juste après, « la réponse de Télérama » signée par Fabienne Pascaud démonte la tribune en reprenant les reproches de sectarisme et l’éternelle litanie anti-parité sur le mode : les femmes sont incompétentes, ma bonne dame ! Approuvant la volonté de renouvellement, Fabienne Pascaud se contredit immédiatement en ces termes : « Reste qu’elle doit aussi être non sectaire, et moins naïve : la parité homme-femme que vous exigez ne risque-t-elle pas d’être contre-productive ? Le ministère n’est pas Pôle emploi. Nommer des femmes encore peu préparées à diriger une maison pourrait nuire à leur carrière pour longtemps… » Voilà un florilège d’arguments qui rappelle bien des réactions hatives sur la parité en politique ou en économie. Rappel : la parité n’a pas vocation à nommer des incompétentes mais à éviter que des femmes compétentes ne soient écartées parce que femmes, justement…

Dans Le Monde du mercredi 18 juillet, Ariane Mnouchkine, metteur en scène, fondatrice du Théâtre du Soleil répond aux fossoyeurs de la parité. Celle que Philippe Caubère a utilisée comme alibi dans son pamphlet dans Libération n’est pas dupe. Pour elle, c’est l’arrivée des femmes aux affaires qui pose problème à ceux qui font semblant d’oublier que leur mandat n’est pas éternel. « C’est toujours trop tôt pour les femmes. Elles ne sont pas prêtes. Elles ne sont jamais assez prêtes. On risque de nommer des incompétentes. Oui. C’est vrai. C’est même ça, l’égalité. Depuis des siècles, d’innombrables fois, on a nommé à d’innombrables postes, d’innombrables hommes incompétents. Alors, même si, aujourd’hui, parmi toutes celles qui vont diriger ces entreprises avec humanité, courage, force et talent, le respect de la parité laisse accéder à la direction d’une institution théâtrale une femme qui se révèle sans vocation réelle, cela ne me paraîtra pas justifier ce remue-ménage ni ces cris d’orfraie. » Et pour aller plus loin, elle appelle le gouvernement à mettre l’éducation artistique au cœur de l’école, « à la recherche de l’humanité. »

 

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2 commentaires

2 commentaires

alicem 19 juillet 2013 - 08:41

Martinelli aussi est sur la sellette…

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sporenda 31 juillet 2013 - 19:19

Caubère a fait mieux: il a déclaré que c’était « violent » de ne pas prolonger les contrats des individus révoqués.
Caubère, usager régulier et défenseur de la prostitution, trouve violent qu’on nomme des femmes à des postes jusque là tenus par des hommes mais par contre il ne trouve pas violent le fait de contraindre des femmes pauvres et trafiquées à avoir des rapports sexuels tarifés avec lui (et avec des centaines d’autres).
La misogynie jusque là soigneusement camouflée de Caubère dévoile son vrai visage: les femmes au bordel, oui, les femmes directrices de théâtres non.
Un homme révoqué, c’est une atrocité, une femme qu’on paye pour violer, c’est normal.
Révoltant individu.

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