Accueil Eco & Social Dominique Méda : « La réduction du temps de travail est une condition sine qua non de l’égalité femmes/hommes »

Dominique Méda : « La réduction du temps de travail est une condition sine qua non de l’égalité femmes/hommes »

par Marina Fabre
Dominique Méda

Einstein avait raison il faut réduire le temps de travailLe passage à une semaine de 4 jours est-il vraiment la solution au chômage ? C’est en tout cas une de celles proposées par Pierre Larrouturou et Dominique Méda dans leur livre Einstein avait raison, il faut réduire le temps de travail. Un recueil de solutions concrètes toujours « au prisme de l’égalité femmes/hommes ». Entretien avec Dominique Méda.

 

C’est une guerre idéologique. La réduction du temps de travail (RTT) est peu à peu devenue un tabou à gauche et une hérésie à droite. Comment la réhabiliter et faire prendre conscience aux citoyens qu’elle est la marche à suivre ? Avec Einstein avait raison, il faut réduire le temps de travail, l’économiste Pierre Larrouturou, co-président de Nouvelle Donne, et la sociologue Dominique Méda signent un livre accessible à tous, très documenté, un livre pour « lutter contre le découragement », « prouver qu’il est possible de sortir du chômage ». 

Leur livre n’est pas le seul écrit à avoir remis la réduction du temps de travail au centre des débats. Lundi 18 juillet, Le Monde et Médiapart révélaient qu’un rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales), présentant comme bénéfiques les effets des 35 heures, avait été « enterré ».

Alors, « travailler moins pour travailler tous » est-il possible, dans une société où des millions de chômeurs ne travaillent pas et où d’autres se surmènent à plus de 40h par semaine ? Utopique, pour certains qui voient le drapeau rouge en toile de fond. Courageux, disent les co-auteur.e.s qui ne perdent pas espoir en la fin du « RTT bashing ». Entretien avec Dominique Méda :

Les Nouvelles NEWS : Aujourd’hui vous allez à contre-courant de la politique actuelle en préconisant une réduction du temps de travail. Quels sont vos principaux arguments ? 

Dominique MédaDominique Méda : La réduction du temps de travail à 32 heures par semaine, bien menée, peut être un des éléments d’une politique très créatrice d’emplois durables, d’autant plus si elle s’accompagne d’un plan de formation/requalification et de l’engagement dans la reconversion écologique.

On constate que les lois de réduction du temps de travail (RTT), qu’il s’agisse des lois Robien ou Aubry, ont été très bénéfiques, contrairement à ce que l’on entend depuis 15 ans. Les lois Robien ont été créatrices d’emplois mais comme la mise en œuvre reposait sur le volontariat, les choses allaient trop lentement. Quant aux lois Aubry, elles ont permis la création d’au moins 350 000 emplois directement imputables à la RTT, et ont accompagné une dynamique qui a engendré deux millions d’emplois entre 1998 et 2002 ! Du jamais vu !

Mais ce processus a été saboté, ralenti du fait de la deuxième loi qui a abandonné la condition de création d’emplois, puis interrompu en 2002. De ce fait, l’intégralité des bénéfices attendus n’a pas pu être obtenue. Ensuite, nous constatons qu’aucune des politiques menées depuis 2002 n’a été suffisamment créatrice d’emplois, qu’il s’agisse du CICE, du démantèlement du droit du travail ou de l’attente du retour de la croissance, qui toutes présentent de graves inconvénients.  

Un passage à une semaine de 4 jours ne plombera pas financièrement les entreprises ?

Notre proposition consiste à accorder aux entreprises qui réduisent le temps de travail de leurs salariés à 32 heures – de 10% – et qui créent 10% d’emplois, une exonération de cotisations sociales de 10% du salaire brut la première année et de 8% ensuite, en régime de croisière, de manière permanente. Ces 8% sont la somme des 6,4% de cotisations au régime d’assurance chômage et d’autres cotisations. Nous considérons donc que les 100 milliards de dépenses engendrées par le chômage vont être utilisés pour financer cette réduction du temps de travail qui entraînera – comme au moment des 35 heures – une augmentation des cotisations sociales, des recettes fiscales et des taxes diverses grâce au retour à l’emploi de centaines de milliers de personnes. Eric Heyer a pu ainsi montrer que les 35 heures avaient été une des politiques d’emploi les moins coûteuses, 9 000 euros net par emploi créé.

On a évalué les effets sur une entreprise de 65 salariés : elle en compte 72,5 après le passage à la semaine de 4 jours, sans que les salaires nets aient baissé et pour une augmentation de 1,4% de la masse salariale.


Que répondez vous à vos détracteurs qui voient un retour en arrière, une hantise de la « modernité », du progrès technique dans votre proposition ?  

Au contraire, nous prenons pleinement en compte les évolutions du progrès technique en proposant d’y adapter le volume de travail disponible : nous ne tranchons pas entre les travaux qui annoncent que la moitié des emplois actuels auront disparu dans dix ans et ceux qui, dans la logique schumpétérienne, pensent que de nouveaux emplois seront créés. Nous sommes méfiants vis à vis des thèses qui voient dans la révolution technologique un moyen d’entrer dans une nouvelle ère de croissance.

Nous constatons simplement qu’une partie importante du chômage vient de l’insuffisante réduction du temps de travail dans les années 1980 et 90 et qu’il importe de partager constamment le volume de travail disponible à un instant T sur l’ensemble de la population en âge de travailler. Nous voulons substituer au partage sauvage actuel, un partage civilisé, organisé de manière à ne pas laisser tant de gens sur le bord de la route. D’autant que le chômage, outre ses effets directs, a pour conséquence de peser sur le partage salaires/profits et sur les conditions de travail.   

En Allemagne, le volume horaire travaillé est de 35,3 heures. C’est 2 heures de moins qu’en France (37,5) mais le temps partiel y est privilégié. Vous notez que cela renforce « la division sexuelle du travail ». En quoi ?

Ce sont en effet deux pays qui ont vu leur temps de travail réduit à peu près de façon équivalente. Mais en Allemagne le processus s’est principalement appuyé sur le développement du temps partiel (NDRL : 27% de temps partiel en Allemagne contre 18% en France). En France, sur la réduction de la durée de travail à temps complet.

Résultat : en Allemagne, une part très importante de l’emploi est à temps partiel – des temps partiel très courts, mal rémunérés, mal protégés et principalement réservés aux femmes. En France, en revanche, la réduction de la norme de travail à temps complet a entraîné une « déprécarisation » du temps partiel : certaines femmes ont pu passer à temps plein. Par ailleurs, en France, la RTT – surtout la loi Aubry 1 – a commencé à permettre un rééquilibrage des investissements familiaux et professionnels des hommes et des femmes.

La réduction du temps de travail favoriserait donc l’égalité femmes/hommes ?

Oui. Ici, très clairement, on a deux solutions opposées : ou bien le temps partiel réservé aux femmes, qui entrave quasi systématiquement leur présence dans l’emploi, leur carrière, leur indépendance financière ; ou bien la réduction de la norme de travail à temps complet (la durée normale de travail), pour tous et toutes, ce qui devrait permettre une nouvelle répartition des activités domestiques, familiales et professionnelles entre les hommes et les femmes. C’est pour cela que nous disons que la RTT est une condition sine qua non de l’égalité femmes/hommes.

L’enquête « RTT et modes de vie », à laquelle j’ai participé avec Marc-Antoine Estrade, a mis en évidence que les parents de jeunes enfants leur avaient consacré plus de temps, et les pères de façon tout à fait nette. Dans cette enquête et dans les entretiens que j’ai pu mener sur le sujet, il apparaissait clairement que lorsque les pères récupéraient des jours de RTT et que les femmes travaillaient à temps plein, un retournement dans la répartition des rôles se produisait. Clairement, les pères s’investissaient plus dans la vie familiale.

Aujourd’hui la RTT semble une des pistes les moins envisagées par le gouvernement. Vous êtes tout de même optimiste quant à son application un jour ?

Pour l’instant, à part mon co-auteur Pierre Larrouturou et la CGT personne ne porte cette idée dans le débat politique, et c’est bien dommage ! La loi Travail s’inscrit dans un cadre radicalement différent puisqu’il s’agit notamment de pouvoir moins rémunérer les heures supplémentaires : cela signifie que l’on préfère l’augmentation des heures supplémentaires à la création d’emplois, et en plus qu’on veut les payer le moins possible. A quand les 39 heures payées 35… Mais en même temps, je crois aux retournements de situation. Le rapport de l’Assemblée nationale en 2014, le rapport de l’IGAS maintenant, sont des signes qu’il reste possible d’organiser un débat bien fourni…

Justement ce rapport de l’IGAS confirmait l’estimation selon laquelle la RTT avait créé 350 000 emplois, mais il a été « censuré »…

Pourtant, je le trouve très mesuré. C’est pour cela que je le compare à celui de l’Assemblée nationale. Dans les deux cas, il s’agit de dépasser les blocages idéologiques et d’examiner avec soin les études dont nous disposons. Le rapport de l’Assemblée était longuement revenu sur les études qui mettaient en avant les bénéfices de la RTT ; celui de l’IGAS n’omet pas de montrer les insuffisances des études sur lesquelles on s’était appuyé pour dire que les 35 heures n’avaient créé aucun emploi.

Ce que je trouve intéressant dans ce rapport, c’est qu’il montre les différentes voies possible : aide au temps partiel long, 32 heures…et qu’il aborde des sujets essentiels comme le temps de travail des cadres. Je rappelle – et nous nous y attardons dans notre livre – que près de 40% des cadres au forfait jours travaillent plus de 50 heures par semaine, alors que d’importantes études ont mis en évidence les liens négatifs entre durée du travail et santé (notamment survenance d‘AVC…).

Nous sommes en accord, dans notre livre, avec l’une des propositions faites par le rapport de l’IGAS : expérimenter le passage à 32 heures pour les entreprises volontaires en accordant une exonération de cotisations sociales. Personnellement je suis davantage favorable à une réduction de la norme de travail à temps complet que du temps partiel, car le temps partiel retombe toujours sur les femmes. D’une manière générale, je crois qu’il faut toujours analyser ces questions au prisme de l’égalité femmes/hommes, ce que trop d’auteur.e.s omettent de faire.

 

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