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Financer une entreprise : les femmes peinent encore

par Juliette Sabatier

financer-entreprise-femmeObtenir des financements est plus compliqué pour une créatrice d’entreprise que pour un créateur. En cause ? Un tissu d’autocensure et de stéréotypes tant du côté des financeurs que des porteuses de projet. Pourtant…


« Les banquiers me font moins confiance qu’à un homme. » « J’ai moins de chance d’obtenir des crédits parce que je suis une femme »… déplorent les créatrices d’entreprises. De leur côté, les banques n’apportent aucun chiffre pour confirmer ou infirmer l’idée selon laquelle les femmes seraient défavorisées dans leur accès aux financements. « Nous n’avons pas d’outil informatique qui permette de trier les dossiers refusés en fonction du genre », explique Nathalie Prévost-Reboul, responsable de projets communication à la Caisse d’Epargne (groupe BPCE). « Nos enquêtes auprès de nos clients chefs d’entreprise ne révèlent pas de différence marquée : les femmes redoutent d’avoir des difficultés de financement, mais ne témoignent pas, a posteriori, d’un manque de confiance de leur banquier. »

Ce constat n’exclut pas que des biais soient à l’œuvre, sans que les financeurs ou les principales concernées n’en aient conscience. « Les femmes déclarent autant que les hommes avoir eu des difficultés pour obtenir un financement : 19% pour elles, 22% pour eux », constate Laurence Piganeau, directrice Expertise et Production à l’Agence pour la création d’entreprise (APCE). « Mais peut-être ne voit-on pas de différence parce qu’on ne prend pas en compte celles qui ont réduit leur projet initial ou ont renoncé. » Avec cette inconnue, la question reste donc entière.

Une autocensure pénalisante face aux financeurs

« Au démarrage, beaucoup de femmes ne demandent pas assez d’argent et ne se projettent pas dans l’avenir de leur entreprise, à 3 ans, 5 ans », observe Cécile Barry, Présidente d’Action’elles, association qui accompagne les porteuses de projet. « Elles sont prudentes : elles ne veulent pas déstabiliser les finances du foyer et misent sur une croissance lente. Tout cela les décrédibilise aux yeux des banquiers, qui veulent voir une dynamique de développement. »

Globalement, les créatrices ont une aversion au risque supérieure à celle des hommes et ont moins confiance en elles. Leurs capitaux initiaux sont plus faibles (51% des femmes, hors auto-entrepreneurs, déclarent avoir réuni moins de 8 000 euros contre 45% des hommes – chiffres APCE) et leurs entreprises plus petites car, souvent, elles créent leur propre emploi dans les services, la santé… « Dans les entreprises innovantes, les plans de financement prévisionnels des hommes sont en moyenne 1,5 fois plus élevés que ceux des femmes », précise Laurence Tassone, coordinatrice du rapport PME à la Banque publique d’investissement (Bpifrance). « Une majorité de femmes reste en deçà des 50 000 euros. Ce niveau de départ les pénalise car il ne leur permet pas d’entrer dans les grilles des capital-risqueurs, qui cherchent souvent à investir dans des projets plus conséquents. »

Cette forme d’autocensure est cependant générationnelle. « Les filles de la génération Y se montrent extrêmement entreprenantes », remarque Viviane de Beaufort, professeure à l’Essec Business School, directrice des programmes Women Essec. « Elles se lancent seules, puis elles s’associent, comme le font les garçons. Elles n’ont pas cette idée, courante chez les plus de 40 ans, qu’elles vont être mal accueillies par les financeurs. » Cette évolution souligne combien la frilosité des créatrices d’entreprises est un héritage et non une fatalité !

Des freins liés à la place des femmes dans la société

Ce n’est pas un scoop, les femmes sont en position défavorable sur le marché du travail : moins rémunérées à poste égal, plus à temps partiel subi, minoritaires dans les instances dirigeantes. On retrouve cette dichotomie dans la création d’entreprise : les porteuses de projet disposent généralement de moins de patrimoine personnel. « Les mises de fonds sont souvent insuffisantes chez les femmes, affirme Viviane de Beaufort de l’Essec. A cela s’ajoutent d’autres facteurs ; les créatrices ont tendance à vouloir tout faire toutes seules, quitte à s’épuiser. Elles sollicitent peu les Business Angels parce qu’elles rechignent à ouvrir leur capital, pour ne pas perdre le contrôle de leur projet. C’est un problème quand on n’est pas une riche héritière ! Elles souffrent aussi d’un déficit d’information : seules 11% savent qu’il existe un fonds de garantie dédié, le FGIF. Faisant tout par elles-mêmes, elles hésitent aussi à remplir des dossiers pour obtenir des aides publiques, par manque de temps et d’énergie. »

L’image d’Epinal du chef d’entreprise reste masculine : il n’y a qu’à regarder leur représentation dans les médias pour s’en convaincre (souvenez-vous, France 2 ne connaît pas d’entrepreneures). Les femmes baignent souvent moins dans la culture entrepreneuriale, en possèdent moins les codes et les sous-entendus. « On associe généralement la réussite d’une entreprise à la ‘fougue’ de son patron, or, dans notre société, on dit aux petites filles : ‘Sois sage’ », note Corinne Hirsch Administratrice du Laboratoire de l’égalité et de PWN-Paris, fondatrice d’Aequiso. « Aujourd’hui, on voit des levées de fonds impressionnantes de la part de jeunes hommes, à la Zuckerberg. Il faut faire prendre conscience aux femmes que les fonds d’investissement privés existent, les former à grenouiller dans cet univers, à en connaître le vocabulaire. »

Une réalité attestée par Catherine Wable, co-fondatrice de Brainbox et Compagnie, qui produit une console de jeux pour déficients visuels, et fondatrice de Tikal S.A : « Pour obtenir des financements, parfois, il faut y aller à l’esbroufe. J’ai eu ce retour lors d’une levée d’argent : on m’a dit que je ne faisais pas rêver… Les femmes sont peut-être moins enclines que les hommes à doubler leurs chiffres en n’y croyant qu’à moitié. Or, c’est ce qui marche, devant certains investisseurs privés. » D’ailleurs, les femmes qui ont grandi dans un univers ou une famille d’entrepreneurs se plient beaucoup plus facilement à cet exercice que les autres.

Des stéréotypes persistants

Des femmes trop timorées, peu aguerries au jargon financier… On retombe ici sur les clichés concernant ce qu’une femme est capable ou non de faire dans la sphère économique. Certaines banques prennent ce sujet au sérieux. « Profitant du relèvement du plafond du FGIF de 27 000 à 45 000 euros, nous avons mis au point un kit de sensibilisation pour nos conseillers, pour contrer quelques idées reçues qui pourraient circuler : oui, le CA des entreprises créées par des femmes est moindre, à 3 ans, que celui des hommes, mais leurs sociétés sont plus pérennes et pas plus risquées », précise Nathalie Prévost-Reboul du groupe BPCE.

Du côté des capital-risqueurs, de gros progrès restent à faire. « Un jour, je suis entrée dans le bureau de business angels avec mes deux associés et nous avons été accueillis par un ‘Bonjour Messieurs !’ », raconte Catherine Wable. « Plus les enjeux financiers sont importants, plus les enjeux de pouvoir le sont aussi et dans les cercles des investisseurs, les hommes ont certainement tendance à se serrer les coudes, estime Corinne Hirsch. Dans ces milieux très masculins, la cooptation joue à plein. » Il n’est pas difficile d’imaginer qu’un investisseur d’un certain âge se projettera plus facilement dans le projet d’un jeune homme, en cravate comme lui. Mais cet entre-soi n’est pas immuable. « Les choses évolueront à mesure que les  femmes oseront présenter leurs dossiers, demander des sommes conséquentes et qu’elles seront plus nombreuses à être elles-mêmes en position d’investir, affirme Viviane de Beaufort. D’ailleurs, celles qui sautent l’obstacle et obtiennent des financements réussissent très bien ensuite ! »

Quels leviers pour que ça change ?

 « Les dispositifs dédiés à la création d’entreprise par des femmes sont des palliatifs, qui ont leur limites, considère Laurence Tassone de Bpifrance. Ce n’est pas exclusivement à cause de problèmes d’accès aux financements que les femmes ne créent pas, il faut remonter à la question de la formation, de la transmission de la culture entrepreneuriale, de l’innovation : les filles sont moins orientées dans les filières scientifiques, rares dans l’informatique, les filières technologiques… La racine du problème se trouve plutôt là. »

– Quoiqu’imparfaits, ces dispositifs ont le mérite d’exister. Ils sont sous-utilisés, le FGIF est méconnu, tout comme l’existence de prêts d’honneur dédiés, en région, de réseaux comme Action’elles, Force Femmes… Ce sont des outils de rééquilibrage. Reste un bémol : les femmes sont encore trop peu encouragées à se lancer dans des projets de grande envergure.

– « Il faut des modèles, des cheffes d’entreprise, des expertes en économie : quand on verra régulièrement dans les JT des femmes parler de technologie, et pas interrogées sur les courses ou la rentrée scolaire, on avancera ! », s’exclame Catherine Wable.

– Pour s’affranchir des stéréotypes, booster sa carrière ou se lancer dans la création d’entreprise, il y a aussi : nos formations !

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