Accueil Culture Le « fléau » du sexisme dans les écoles d’art

Le « fléau » du sexisme dans les écoles d’art

par Arnaud Bihel

Parallèlement à la persistance des inégalités entre hommes et femmes dans le monde de la culture, la délégation du Sénat aux Droits des femmes dénonce « la banalisation des comportements sexistes dans les écoles d’arts ».


 

Sept ans après le premier rapport sur les inégalités entre femmes et hommes dans la culture en France, et notamment dans le spectacle vivant, les chiffres « sont les mêmes ». C’est ce que déplore la délégation du Sénat aux droits des femmes et à l’égalité des chances, dans un rapport sur « la place des femmes dans l’art et la culture », dévoilé mercredi 3 septembre.

Depuis ce premier rapport rédigé en 2006 par Reine Prat, inspectrice générale, le constat a été répété à plusieurs reprises (voir ci-dessous). Il l’était encore devant les députés au début du mois de juin : en 2012, 81,5 % de l’administration culturelle, 75 % des directeurs de théâtre et 96 % des directeurs d’opéra, par exemple, étaient des hommes.

Lolitas et mentors

Le nouveau rapport de la délégation du Sénat aux droits des femmes apporte toutefois un nouvel élément, tout aussi cruel : la banalisation des comportements sexistes dans les écoles d’arts.

C’est Reine Prat, justement, qui le soulignait lors de son audition par la délégation, le 14 février : « Dans les écoles d’art, pour le dire schématiquement, des générations de ‘Lolitas’ travaillent sous l’égide de mentors qui sont le plus souvent des hommes, le plus souvent d’un certain âge. »

A l’heure actuelle, 60 % des étudiants en écoles d’art sont des femmes, mais la grande majorité des directeurs et des professeurs sont des hommes.

La remarque de Reine Prat s’est vue renforcée par les auditions ultérieures de la délégation, qui évoque dès lors « l’existence d’un véritable fléau, commun à l’ensemble des écoles d’art, (…) un phénomène d’une ampleur apparemment généralisée et, ce qui apparaît plus grave aux yeux de la délégation, relativement banalisé dans le milieu ».

L’éventail des comportements sexistes va de l’insulte sexiste ou homophobe jusqu’au harcèlement sexuel. « Les étudiantes témoignent ainsi devoir constamment se battre contre des propos déplacés, des sous-entendus sexuels ou des comportements ambigus, tel celui d’un enseignant qui ferme la porte à clef pendant un entretien », relève la délégation.

Tabou

Selon Giovanna Zapperi, professeure d’histoire et de théorie de l’art à l’École nationale supérieure d’Art de Bourges, auditionnée par la délégation le 11 avril, les relations sexuelles entre professeurs et étudiantes « sont banalisées et tolérées par l’institution quelle que soit la nature de cette relation » : il peut s’agir de relations consenties, mais aussi du « recours au sexe comme monnaie d’échange ».

Pour la délégation, le plus grave « est que le sujet reste tabou au sein de l’institution, rendant impossible toute discussion sereine sur ces comportements ».

Elle demande dès lors plusieurs réponses :

– que les services compétents du ministère engagent « une réflexion approfondie, avec l’ensemble des professionnels du secteur » sur le harcèlement sexuel ;

– promouvoir une meilleure représentation des femmes au sein de la direction et du corps enseignant de ces établissements ;

– « pour faire cesser l’omerta », généraliser dans toutes les écoles de formation (pas seulement les écoles d’arts) des modules dédiés à la question du genre qui incluront une sensibilisation a la question du harcèlement sexuel et des comportements sexistes ;

– que les faits de harcèlement sexuel soient jugés par la section disciplinaire d’un établissement autre que celui dont relèvent la victime et l’auteur présumés de ces agissements.

 

Lire sur Les Nouvelles NEWS :

– En juin 2012, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques dénonçait le déséquilibre entre hommes et femmes à tous les niveaux dans le monde de la culture. Voir : Les femmes aussi veulent faire le spectacle

– En mars dernier, le ministère de la Culture s’engageait à oeuvrer pour l’égalité.
Voir : Monde du spectacle cherche parité

Pour aller plus loin :

– Le rapport de la délégation sur « la place des femmes dans l’art et la culture »

– L’étude, commandée par la chef d’orchestre Laurence Equilbey, sur la place des femmes aux postes à responsabilité dans le spectacle vivant en 2011. 

– Le deuxième rapport de Reine Prat, en 2009,« Pour l’égal accès des femmes et des hommes aux postes de responsabilité » dans les arts du spectacle.

 

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11 commentaires

11 commentaires

Lora 3 juillet 2013 - 13:49

 » la chef d’orchestre »
Je préfère la chefFE d’orchestre. Parce que ce qui n’a pas de nom n’existe pas. On a déjà la règle du « masculin l’emporte ». Pourquoi en plus parler d’une femme au masculin?

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arnaudbihel 3 juillet 2013 - 13:54

« Lora »
 » la chef d’orchestre »
Je préfère la chefFE d’orchestre. Parce que ce qui n’a pas de nom n’existe pas. On a déjà la règle du « masculin l’emporte ». Pourquoi en plus parler d’une femme au masculin?

Nous nous sommes posé la question. Mais Laurence Equilbey elle-même, bien que militante pour l’égalité, se présente comme « chef », au masculin. Définissons-la comme elle l’entend.

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Lora 3 juillet 2013 - 15:22

« arnaudbihel »

Nous nous sommes posé la question. Mais Laurence Equilbey elle-même, bien que militante pour l’égalité, se présente comme « chef », au masculin. Définissons-la comme elle l’entend.

Oui, c’est elle qui décide, mais je pense qu’elle n’a pas raison. Chef ce n’est pas un mot neutre, ni épicène. Quand une femme se fait appeler « chef » ou « professeur », elle laisse penser que pour elle aussi le pouvoir est masculin et qu’une femme ne peut accéder à un poste de responsabilité que si elle « prend les habits » du masculin.
J’ai une amie qui a un prénom mixte et qui signe Professeur(sans e) (de médecine) Camille *****.
Le courrier qu’elle reçoit est toujours adressé à Monsieur le professeur Camille *****. Pour 2 raisons je pense, d’abord parce que dans la tête des gens, ce ne peut être qu’un homme à ce poste et peut-être aussi parce qu’ils-elles pensent qu’un homme serait vexé d’être appelé Madame, alors qu’une femme ne le serait pas d’être appelée Monsieur.
Et dans la tête de cette amie, je sens comme un sentiment d’illégitimité d’être à ce poste en tant que femme.
Ce n’est pas un bon signal envoyé à la société

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cih 3 juillet 2013 - 17:36

Le fléau du chantage sexuel se poursuit bien après l’école, dans le domaine de l’art, malheureusement (mais c’est vrai que c’est particulièrement prégnant à ce moment).

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cih 3 juillet 2013 - 17:41

Sur ce sujet, voir ce recueil d’articles également:
http://www.scoop.it/t/sexisme-arts

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Jean-Noël Lafargue 3 juillet 2013 - 20:51

Les insultes sexistes et homophobes, je ne trouve pas ça typique des écoles d’art que je connais (j’ai enseigné régulièrement ou plus ponctuellement dans une dizaine d’établissements). En revanche il y a toujours des profs qui ont du mal à voir que quand on a trente ans de plus qu’une étudiante, celle-ci ne tombe pas forcément amoureuse pour les meilleures raisons. Ceci dit je connais un beau mariage, dans le registre.
Personnellement je suis un peu puritain, je vois d’un très mauvais œil le fait de flirter avec des étudiants, à chacun son âge, sa place, il y a une distance à respecter.

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Jean-Noël Lafargue 3 juillet 2013 - 20:52

ça me rappelle une visite médicale où la doctoresse m’avait conseillé de me faire vacciner pour l’hépatite B. Je lui ai dit que ça ne m’intéressait pas, et elle m’a dit : « quand même, vous êtes au contact de jeunes » !?! Comme si en étant prof en école d’art on était censé coucher avec ses étudiant(e)s !

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Jacqueline 4 juillet 2013 - 06:42

« Chef ce n’est pas un mot neutre, ni épicène. »

Il n’y a qu’à dire « la tête », c’est un mot féminin de même sens.

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Marc 4 juillet 2013 - 07:34

Whaou. J’ai eu de la chance (ou de la naïveté ?) De ne pas voir ça dans mon école…

Quoiqu’au moment où je dit ça je me souviens d’un prof et d’une élève qui étaient ensemble. Je ne sais plus si c’était avant ou après qu’elle ait passé son diplôme.

Ce qui est sur, c’est qu’à tort ou à raison, je me méfiais généralement un peu quand je suis toute seule avec un homme à l’école. Pas avec tous, mais c’est vrai que certains avaient des comportements ambigus. Que ce soit pure lubie ou pas, dans une société où la culture du viol ne serait pas implantée, je pense que ces pensées là ne m’effleureraient même pas.

(Et oui : ayons aussi des cheffes et encourageons les !)

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Anne Robert 4 juillet 2013 - 10:05

Très bon article et rapport de la délégation du Sénat aux Droits des femmes, qui révèle bien les graves problèmes dans les écoles d’art, et le système qui favorise le sexisme et le déni de la réalité. À lire ici, pour preuve, un article ces jours-ci, du journal local de la ville de Limoges, sur le directeur sortant de l’école nationale supérieure d’art, connu pour des faits de harcèlements sexuels et harcèlement moral, sur employés et professeurs (un article élogieux, sans aucun rapport avec l’école, son enseignement et l’art, comme écrit par lui-même, reconnu narcissique) :
http://www.lepopulaire.fr/limousin/actualite/departement/haute-vienne/2013/07/04/benoit-bavouset-quitte-la-direction-de-lecole-nationale-superieure-dart-de-limoges-1614362.html

Un « d’Artagnan cultureux » qui a mis en péril des carrières professionnelles, en lisant l’équipe. Un incompétent qui a roulé dans la farine les inspections du ministère et les journalistes.

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Aude de Bondy 4 juillet 2013 - 10:36

Bon en fac d’art j’ai vécu aussi cela: des inégalités, jusqu’à la nausée après toutes les remarques sexistes endurées ou entendues. Sur le côté discrimination y en a pour tous les goûts: avoir été traitée de ‘marxiste’ puisque je disais ne pas être très optimiste sur les minorités visibles et l’accès la culture, peut-être est-ce parce qu’on est une femme qu’on aime autant nous humilier. IL paraissait qu’on venait mal habillée en fac pour nos profs et qu’on s’habillait bien pour nos petits copains, pourquoi petits d’ailleurs quand on est adulte ? La plupart du temps je reste sidérée et sans voix mais là, Jean-No nous fait parler sur les réseaux… merci Jean-no, ça soulage un peu mais n’améliore pas nos carrières: bosser deux fois plus pour atteindre deux fois moins, là j’attends les vacances encore 100 mots à écrire sur unE artiste internationale, c’est presque fait. Merci Brigite

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