Accueil MédiasBruits et chuchotements Harcèlement sexuel : Zorro est arrivé

Harcèlement sexuel : Zorro est arrivé

par Isabelle Germain

Deux semaines après la déferlante #BalanceTonPorc, les hommes commencent à s’exprimer sur le sujet. Parfois très bien. Parfois à côté de la plaque. Ego en bandoulière.


Alors qu’habituellement 80 % de la surface éditoriale des journaux donne la parole à des hommes, une déferlante de parole féminine s’est exprimée sur les réseaux sociaux depuis l’affaire Weinstein et le mot-dièse #BalanceTonPorc. Déferlante que les journaux n’ont pas pu ignorer. Alors, retour aux fondamentaux : tendre le micro à des hommes. Pour le meilleur et pour le pire.

Le simple fait de poser la question différemment aux hommes flirte déjà avec le pire : comme si « les hommes » étaient la partie adverse sommée de se défendre, comme si l’on demandait à tous les blancs de se justifier quand un crime raciste est commis.

Tournons-nous d’abord vers le meilleur pour comprendre le paradoxe. Le meilleur, c’est dans Télérama. Le Groupe 25 Images, association de réalisateurs de téléfilms et de séries, s’exprime par la voix d’un de ses membres, le réalisateur Arnaud Malherbe. Il veut « faire changer la peur de camp » et ne plus rien laisser passer. Il explique : « Le réalisateur doit créer les conditions pour qu’il n’y ait pas de comportement inapproprié. Par exemple, de la même façon qu’on ne tolère pas de blagues racistes, on ne doit pas accepter de blagues sexistes.» C’est concret, c’est collectif, ça ne peut que faire avancer les choses. Et d’ajouter : « La ligne de fracture n’est d’ailleurs pas ‘genrée’, elle est, du côté des hommes, entre ceux qui veulent avancer et les autres dont le discours est ambigu. »

Et des discours ambigus, il n’en manque pas du côté du pire. Ça commence par le choix des mots. Rebaptiser « délation », qui est un acte pleutre, ce qui est en réalité une « dénonciation », acte courageux de rébellion contre un ordre établi et les menaces de représailles. Même Valérie Toranian, ex-directrice de Elle qui oeuvre aujourd’hui pour la Revue des Deux Mondes, a joué cette tentative de dissuasion.

Ça se poursuit par une crise d’ego avec des prises de position sur l’air classique du #notallmen (entendez « tous les hommes ne sont pas comme ça ») sur les réseaux sociaux, un homme a même tenté le mot-clé #BalanceTonMecBien. Il s’est fait incendier. Non content de se soucier de leur ego, certains expriment leurs inquiétudes sur la séduction, incapables de voir la frontière entre drague sympathique et agression…   

Et bien sûr, ce qui devait arriver arriva. Dans les colonnes du Figaro, la seule question qui se posait était de savoir lequel des zélés chroniqueurs allait se lancer en premier. Et ce fut Gilles-William Goldnadel, avocat… Dénonçant la « délation électronique » et l’« l’hystérie » féministe, il rappelle « que tous les hommes ne sont pas des harceleurs », insiste lourdement sur le fait que les femmes peuvent être menteuses et lance un vibrant : « Il n’est pas bon que les innocents puissent éprouver la peur ou la honte de se voir reprocher des fautes qu’ils n’ont pas commises. » Quand les réseaux sociaux n’existaient pas pour porter la parole des femmes, c’est ce son de cloche-là qui dominait. Dans ces pires réactions, la question, pour les hommes qui s’expriment, n’est pas de savoir ce que l’on va faire pour en finir avec le harcèlement sexuel mais comment ne pas passer pour un porc, ou, dans le cas du Figaro, comment faire pour que rien ne change.

Et puis est venue la catégorie « ça aurait pu être pire. » N’écoutant que son grand cœur, Le Parisien a voulu donner la parole aux hommes avec ce titre de une : « Les hommes s’engagent » Et de tendre le micro à des hommes connus qui passaient par là. Aucun de ces hommes qui s’engagent ne présente d’acte fondateur d’une démarche précise. Dans son édito, courageusement titré « La peur doit changer de camp » (expression qui ulcère son confrère du Figaro) Nicolas Charbonneau dit aussi qu’il ne faut pas carboniser la séduction.

Les seize hommes qui s’expriment sont présentés comme des héros. Aucun ne regrette de ne pas avoir réagi avant. Pourtant ils auraient pu. Caroline de Haas a dressé un petit inventaire : François de Rugy,  qui était responsable du groupe écolo à l’Assemblée Nationale, parlait de rumeurs quand l’affaire Baupin a commencé à sortir, mais il ne les a pas vérifiées. David Pujadas a affirmé un soir au 20 heures que le patriarcat était fini, sans prendre la peine de réfléchir un instant lui non plus (le CSA le lui a d’ailleurs reproché). Julien Clerc s’esclaffe à des blagues sexistes, François Hollande n’a pas fait grand-chose contre le harcèlement sexuel pendant son mandat de président… Tous semblent découvrir le problème. Où étaient-ils au moment de l’affaire DSK ? Ah, tiens, certains à ses côtés. Tous les journaux ont fait des sujets sur le harcèlement sexuel à ce moment là. Alors « Les hommes s’engagent » est un titre très trompeur. Zorro n’est pas pressé d’arriver.

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