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L’Insee voit mal le travail des femmes

par Arnaud Bihel

La prise en compte des inégalités femmes/hommes dans la statistique publique a fait des progrès en dix ans. Manque la visibilité. Des lacunes demeurent.


 

« Avez-vous dans le cadre de votre métier à porter des charges lourdes ? », c’est une question de l‘enquête de l’Insee sur les conditions de travail. Pas sûr que les infirmières ou institutrices y répondent spontanément oui. Car ce sont des personnes, pas des objets, qu’elles sont amenées à porter. Et une réponse négative, dans ce cas, peut conduire à sous-estimer la pénibilité de leur métier. Avec des conséquences sur leurs retraites.

Cet exemple est révélateur de l’importance de chaque terme, et du fait qu’« une insuffisante attention au genre peut engendrer des biais » dans la recherche statistique… et au final mal orienter les politiques publiques. C’est l’une des remarques de Sophie Ponthieux, chargée de mission à l’Insee et spécialiste des statistiques femmes/hommes, dans un rapport remis mardi 22 octobre à la ministre des Droits des femmes.

Dix ans de progrès…

le sexe de leco255

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sur « Le sexe de l’économie ».
Et notre compte rendu

Sophie Ponthieux avait été chargée de dresser un état des lieux et fournir des pistes de réflexion sur l’information sexuée dans la statistique publique. Une nouvelle étape, 13 ans après le « rapport Blum » qui avait débouché sur la circulaire du 8 mars 2000. Celle-ci invitait la statistique publique à exploiter plus systématiquement les données en fonction du sexe et à faire apparaître la situation relative des femmes et des hommes dans les publications.

Depuis lors, les services statistiques1 ont effectivement largement développé leurs données sexuées. « De grands progrès ont été réalisés », note également la ministre des Droits des femmes qui se dit « très attentives aux chiffres » pour guider sa politique.

Mais la situation reste perfectible. D’une part il reste des lacunes, d’autre part « la thématique en tant que telle manque de visibilité en général », note Sophie Ponthieux.

… et de nouvelles promesses

La visibilité défaillante, c’est d’abord celle de l’offre proposée, sur internet notamment, aux citoyens et organismes utilisateurs de statistiques. « Il y a beaucoup de chiffres, tableaux et indicateurs sexués ainsi que d’analyses et d’études dans presque tous les domaines, mais la visibilité de cette information est faible et y accéder demande parfois de la patience », résume Sophie Ponthieux.

Son rapport a aussitôt débouché sur une promesse : l’INSEE va prochainement proposer sur sa page d’accueil un dossier spécifique « hommes et femmes », assure son directeur général Jean-Luc Tavernier.

Mais c’est le grand flou, également, dans les programmes de travail des organismes : « l’engagement dans une étude sur les femmes et les hommes est pour l’heure encore trop dépendante de l’intérêt que lui portent des personnes (chargés d’études, hiérarchies) », déplore Sophie Ponthieux.

La chargée de mission de l’Insee invite dès lors le Conseil national de l’information statistique à « inscrire spécifiquement les travaux statistiques sur les hommes et les femmes » dans son programme pour les 5 prochaines années. Le CNIS promet de suivre cette recommandation… mais cela restera à vérifier quand il finalisera son programme de travail, au début de l’année 2014.

Un « tableau de bord » ? Pas évident

A propos de la mise en valeur des statistiques sexuées, une question fait débat. Sophie Ponthieux propose la création d’un « tableau de bord » comprenant un nombre resserré d’indicateurs permettant d’éclairer les inégalités hommes/femmes. On pense là à ce que produit la statistique suédoise tous les deux ans depuis 2002.

C’est également un souhait pressant du gouvernement. Mais les responsables de la statistique publique se montrent réticents. Françoise Bouygard, présidente de la commission Démographie et questions sociales du CNIS, se dit « dubitative à l’idée d’un tableau de bord ‘magique’ » et met en garde contre « la sacralisation des chiffres face à la complexité du réel ». Le directeur général de l’Insee est sur la même longueur d’ondes. Les discussions avec le gouvernement s’annoncent animées.

Les femmes meilleurs entrepreneures ? L’Insee n’est pas en mesure de le confirmer

Si, malgré ces zones de flou, les progrès sont réels, il reste toutefois certaines lacunes. Sophie Ponthieux fait état d’un manque de données genrées concernant le bénévolat en particulier, mais aussi « la participation aux instances dirigeantes des associations (y compris associations professionnelles et syndicats) et, plus généralement la parité dans diverses instances de décision et lieux de pouvoir économique ou politique ».

Le rapport met ainsi en avant la question des dirigeants d’entreprises. Elle était déjà évoquée dans le rapport Blum en 2000… et aujourd’hui encore « la part des femmes et des hommes parmi les dirigeants n’est pas disponible de façon systématique au niveau de l’ensemble des entreprises ». Dommage, à l’heure où le sujet est l’un des chevaux de bataille du gouvernement. Sophie Ponthieux met ainsi en garde contre les études diverses qui fleurissent sur le rôle des femmes en entreprise, comme celles selon lesquelles les sociétés dirigées par des femmes seraient plus performantes. C’est peut-être vrai, mais les chiffres restent partiels, et « la statistique publique n’est pas en mesure de le vérifier », explique la chargée de mission de l’INSEE.

 


1/ On pense spontanément à l’Insee, principal fournisseur de la statistique publique, mais elle s’appuie sur d’autres organismes dépendant directement des ministères, comme la Dares pour le ministère des Affaires sociales. En tout, une vingtaine de services, coordonnés par le Conseil national de l’information statistique (CNIS).

 

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