Accueil SagaPortrait Isabelle Fougère raconte « Alma, une enfant de la violence »

Isabelle Fougère raconte « Alma, une enfant de la violence »

par Isabelle Germain

Isabelle FougèreEntretien avec la co-auteure du webdocumentaire « Alma, une enfant de la violence ». Elle vient de recevoir le Visa d’or au festival de photojournalisme Visa pour l’image pour ce reportage au coeur du gang le plus violent du Guatemala. Histoire d’un récit brut de bourreau repenti.


 

« Alma, une enfant de la violence » (à voir ci-dessous) vous prend à la gorge. 40 minutes d’un flot de parole nue, sur fond noir. Face à la caméra, Alma raconte sa vie d’ex-marera, qui a appartenu au gang le plus violent du Guatemala. Elle nous parle du bout du monde. Enfant des bidonvilles, elle voulait échapper à son destin de victime : née femme et pauvre, dans un pays où violence et sexisme sont omniprésents.

Alma, C’est aussi quatre « modules », un travail journalistique de mise en contexte et de collecte de données, en collaboration avec Amnesty international, pour comprendre l’histoire de ce pays méconnu d’Amérique Centrale : le génocide maya, la dictature orchestrée par les USA, les gangs, la corruption, les ex-militaires qui s’enrichissent sur le dos de l’insécurité et de la peur.

Isabelle Fougère a travaillé trois ans en collaboration avec Miquel Dewever-Plana, reporter d’images, pour créer cette forme hybride entre reportage et art. Elle est aussi co-fondatrice du prix Canon de la femme photojournaliste, créé en 2000, et se déclare « féministe, sans possibilité de guérison, au vu de la situation actuelle des femmes dans le monde ». Entretien.

 

Vous avez une histoire avec le festival Visa pour l’image…

Une longue histoire. Comme chaque année depuis 14 ans j’y ai remis un prix…et j’en ai reçu un autre, avec Miquel Dewever-Plana. C’était très émouvant, d’autant plus que c’est un festival que j’adore, le seul où on rencontre des gens qui sont sur le terrain, on découvre des productions qu’on ne verra plus dans l’année : aujourd’hui, ce marché là s’est considérablement amoindri…

 

Il y a eu deux femmes récompensées cette année au Visa : vous et Noriko Hayashi. Voilà l’illustration d’un article écrit à l’occasion du festival, sur les vétérans de la photo de guerre : une tablée d’hommes d’un certain âge… Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Un sourire. Ce sont des gens dont je respecte énormément le travail, mais c’est emblématique : à l’époque, les femmes reporters étaient très rares, même s’il y en a toujours eu – Lee Miller, Catherine Leroy… Ce métier a une image masculine : le stéréotype de l’homme viril, boitiers autour du cou. Ca ne correspond pas à la réalité.

Quand on a créé le prix [de la femme photojournaliste, ndlr], il y avait 10% de femmes à exercer. Le message qu’on voulait adresser aux jeunes filles était : « osez avoir envie de faire ce métier, il est difficile mais pas plus que pour un homme ».

Cela a eu un impact, les choses changent néanmoins [il y avait en 2011 12,5% de photojournalistes femmes[2], ndlr]. Mais à Visa, il y a des années avec très peu de femmes. Je pense que dans 40 ans, quand ce sera au tour des femmes de ma génération de raconter leurs expériences, il n’y aura plus de tablées masculines. Je suis peut être optimiste. (Elle rit)

 

Vous racontez l’histoire d’une jeune femme ; c’est un hasard, ou bien c’est en rapport avec vos engagements féministes ?

Quand Miquel Dewever-Plana, qui travaille depuis plus de 15 ans au Guatemala, a rencontré Alma, il a tout de suite pensé à moi. Il connait ma curiosité et mon envie de travailler aux côtés des femmes. C’aurait été différent avec un homme : les femmes vivent toutes le phénomène des gangs là-bas, comme petites amies, victimes, mais peu ont l’histoire d’Alma.

 

Avez-vous l’impression de vous être mise en danger ?

Au Guatemala, il y a danger. Une des clés est le temps, celui des contacts et de la confiance, et c’est malheureusement le temps qui manque le plus aux journalistes : aujourd’hui, on nous demande de faire ça en 15 jours. Le reporter avec qui j’ai travaillé avait un lien avec ce pays depuis longtemps, il avait passé 5 mois à aller voir les membres des gangs tous les jours en prison, ça a beaucoup aidé.

 

Le travail a pris combien de temps ?

Deux ans et demi, trois voyages. Un premier où j’ai recueilli une partie de l’histoire d’Alma. Une deuxième fois, soutenue par Grazia, j’ai fini d’enregistrer la vie d’Alma. Puis il y a eu ce travail énorme pour décrypter les 15 heures d’interviews et conserver les épisodes importants. Il fallait ménager une dramaturgie pour que ça fonctionne, construire un fil narratif cinématographique.

A partir de ce scénario j’ai fait ma liste de question pour l’interview finale. On a tourné une semaine, 2h par jour, loin de la capitale.

 

C’était éprouvant pour Alma ?

Oui, il fallait parfois la pousser dans ses retranchements, pour la mettre devant ses contradictions, mais elle s’est livrée avec une grande honnêteté, et beaucoup d’attention à la manière dont elle racontait. Je suis très impressionnée par son niveau de langage et sa capacité à synthétiser que j’ai rarement rencontré, même chez des personnes coachés en communication.

 

C’est étonnant cette façon qu’elle a de se confier à la caméra…

Contrairement à ce qu’on imagine, le plus dur n’est pas de déclencher la parole mais de l’endiguer et l’ordonner pour lui donner sens. Le besoin de se libérer en racontant son histoire est fondamental, et on devient le récipient de ça – je l’ai noté avec d’autres ex-maréros et guatémaltèques.

C’est une sacrée responsabilité que d’être à la hauteur du personnage : charge à nous de ne pas la trahir. On pouvait la faire passer, au montage, pour un monstre ou une victime. On a cherché à être dans la réalité, les ambiguïtés d’Alma, pour laisser le spectateur non avec une réponse mais avec un questionnement.

Pour gagner sa confiance on a passé beaucoup de temps avec elle et on a été clairs sur nos objectifs : pas question de lui voler sa parole, de la juger, ou de faire du sensationnel.

Ca a pris du temps, mais je pense que c’est ce besoin de rédemption qui l’a décidé à témoigner. Avec l’idée que ça doit servir à des mômes qui ont l’âge qu’elle avait quand elle a basculé. Il n’y avait alors personne pour lui raconter cette histoire.

En voyant le résultat, un an après, elle a été très choquée, submergée de honte. Puis elle a compris la force de son témoignage, au point d’en être presque fière.

 

Alma se veut une « femme libre » mais perd sa liberté au profit du gang…

C’est l’histoire de toutes les femmes face à la violence : le paradoxe et l’impression du choix quand on ne l’a pas. Alma est retombée perpétuellement dans son destin, alors qu’elle voulait y échapper : tous ses choix se sont fait en fonction de ce désir de s’affranchir en tant que femme. C’est presque une cause perdue dans son pays : le Guatemala est l’un des pays les plus machistes. Alma cherche à échapper à ce destin déjà écrit mais les choix qu’elle fait la ramènent toujours à cette condition. Ses choix amoureux par exemple…

 

Elle vibre pour les hommes violents…

Oui, parce que c’est comme ça qu’elle a grandi. Dans son quartier les héros c’étaient les mauvais garçons, qui ont une belle voiture, un peu d’argent et peuvent vous protéger.

 

Vous êtes encore en contact avec elle ?

Bien sûr, nous nous parlons par Skype très régulièrement. Elle cherche une maison hors de la capitale, on a monté un programme pour la sortir de son pays. Elle a une vie difficile mais fait son chemin petit à petit. On va la suivre longtemps.

 

 

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2 commentaires

imeon 13 septembre 2013 - 10:49

je lis ce texte et je me souviens du témoignage que j’ai vu sur alma. Cela fait écho dans ma tête au aficionados repenti qui deviennent des millitants anti-corridas par la suite.

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DestyNova 17 septembre 2013 - 13:50

« imeon »
je lis ce texte et je me souviens du témoignage que j’ai vu sur alma. Cela fait écho dans ma tête au aficionados repenti qui deviennent des millitants anti-corridas par la suite.

Moui. Sauf que les aficionados de la corrida ne vivent pas dans un monde où s’ils ne choisissent pas d’être matador ils finissent alors dans un rôle bien pire que celui du taureau.

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