La gouvernance du monde est-elle en voie de féminisation ?

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Dans le cadre de la 9ème édition des Dialogues en Humanité (les 2, 3 et 4 juillet au Parc de la Tête d’or à Lyon) Futuring Press a organisé une table ronde autour de cette question : « La gouvernance du monde est-elle en voie de féminisation ? ». Retrouvez le compte-rendu de ces échanges, en texte et en vidéo. Avec Futuring Press et Courier International.

Le débat, animé par Philippe Thureau-Dangin, de Courrier international, et Alain Grumberg, de Futuring Press, a réuni six participantes et participants au siège de la délégation de la communauté urbaine de Lyon à Paris :

CHRISTINE BRUNEAU Présidente de Femmes de demain et maire-adjoint de Boulogne-Billancourt

GÉRARD COLLOMB Sénateur-maire de Lyon et président du Grand Lyon

GENEVIÈVE FÉRONE Directrice du développement durable du groupe Veolia

ISABELLE GERMAIN Directrice du site lesnouvellesnews.fr et vice-présidente de l’Association des femmes journalistes

EMMANUELLE MESSÉAN Directrice-conseil chez LJ Corporate et ancienne présidente de l’association Les Chiennes de garde

PATRICK VIVERET Philosophe et conseiller honoraire à la Cour des comptes


La poussée des femmes, et de l’esprit féminin en général, dans les sociétés humaines semble être une évidence. Pourtant, les fortes résistances ci et là dans le monde – quand il ne s’agit pas des terribles conditions faites aux femmes – fait s’interroger : cette évidence est-elle une réalité ou-bien une projection ?


1 / De la libération aux quotas : une régression ?

D’entrée, Gérard Collomb fait un constat, un peu teinté d’amertume : « J’appartiens à la génération de mai 68. A cette époque, la prise de parole féminine et les avancées qui en ont suivi, notamment avec la loi sur l’avortement, nous laissaient penser que les femmes allaient prendre notre place. C’était un mouvement spontané, venu directement de la société. Il y a eu une sorte de révolution, on pensait que la place des femmes ne poserait plus problèmes. Quand on regarde aujourd’hui, on se rend compte qu’il y a une stratification et que les femmes n’ont pas vraiment progressé. Alors pourquoi ? »

Tous en conviennent : avec la théorisation de la condition des femmes par Simone de Beauvoir – dans la suite des luttes des femmes des générations antérieures -, avec les avancées dues au féminisme des années 1970, on aurait pu penser… Or, statistiques d’entreprises, de la finance, de l’économie, de la politique, démontrent le contraire. Et Isabelle Germain d’en rajouter : « Les femmes sont aussi sous représentées dans le pouvoir intellectuel et médiatique. Les think tanks sont majoritairement composés d’hommes. La société fonctionne comme si un homme pouvait penser universellement le masculin et le féminin, alors que la femme ne pourrait penser que la condition féminine ! »

Christine Bruneau fait remarquer qu’avec le début du XXIème siècle on semble oublier, en regardant les pays du Maghreb, que Habib Bourguiba a fait énormément pour les femmes, leur reconnaissance et leur participation à la vie de la nation tunisienne, et au-delà. Les fondamentalismes actuels font-ils apparaître une régression ? Patrick Viveret lui fait écho : « Quand on considère les neuf pays où la discrimination sexuelle est la plus extrême, on note qu’ils sont sous les coups : du fondamentalisme religieux, du fondamentalisme marchand et des logiques autoritaires. Bref, ils sont dans la captation de richesse, de sens et de pouvoir. Sortir de ces situations passe par le changement de posture des hommes »


2 / La sphère privée ? Un chantier à ouvrir.

Pour Emmanuelle Messéan, il ne faut pas oublier la prégnance de la sphère privée. « Pour que les femmes puissent accéder à davantage de responsabilités, il faudra d’abord les libérer de la sphère privée : 80 % des tâches ménagères encore assurées par les femmes ». Geneviève Ferone va également dans ce sens, rappelant avec ironie que, statistiquement, les hommes auraient moins d’enfants que les femmes ! « Observez le monde de l’entreprise. Il est flagrant de constater comment, à la fin de la journée, la cadence des femmes est plus soutenue que celle des hommes. Pour elles, il y autant de responsabilités au bureau qu’à la maison ».

Les indicateurs actuels, qui prennent en compte les productions de richesses, ignorent ces apports féminins. Observons aussi comment les perceptions sociales peuvent être erronées : « Quand un homme passe cinq minutes avec son enfant, on dit que c’est un bon père. Quand les femmes passent des heures et des jours avec eux, on n’en tient pas compte», commente Isabelle Germain. Et Patrick Viveret d’en convenir : « L’activité privée des femmes est souvent invisible ».


3 / Education des hommes, éducation des femmes : travaux urgents !

Difficile pour les hommes de s’approprier la féminité, plus facile pour les femmes de s’approprier la masculinité. De multiples femmes de pouvoir tendent à illustrer ce propos : Margaret Thatcher, Golda Meir, etc. Pour l’ensemble des intervenants, il s’agit bien de changer de valeurs : « Une petite fille est toujours élevée dans l’idée d’être une princesse, tandis qu’un garçon l’est dans l’idée qu’il peut être un héros conquérant le monde ! » remarque Isabelle Germain. Christine Bruneau déclare, sans doute : « Les stratégies d’éducation sont la clé de la transformation de base, la manière dont filles et garçons se comporteront plus tard. Pour réussir en ce domaine, il faut aussi préparer les femmes et les hommes à savoir transmettre. »

Selon Patrick Viveret, « la question relève des postures de vie, pas seulement des polarités. La tradition tantrique définit le Yin par la créativité, et le Yang par l’émerveillement. L’homme, n’étant pas connecté à la créativité, retourne contre la femme la puissance créatrice qu’il transforme en domination et peur. » D’où l’importance, que l’on soit homme ou femme, de travailler sur les postures de vie. Selon Emmanuelle Messéan, « ce qui fait peur, c’est de ne plus pouvoir se définir par nos attributs féminins ou masculins ».


4 / Femmes sous le radar

Les femmes sont très majoritaires dans les multiples initiatives de terrain répondant aux grands enjeux, aux crises, proposant des nouveaux modèles et ce, partout dans le monde. Par contre, en ce qui concerne les institutions, les grandes entreprises, les administrations, on ne les reconnaît pas véritablement, notamment d’un point de vue statutaire : « elles sont sous le radar », Jolie et terrible formule de Geneviève Ferone pour dire cette injustice d’autant plus forte que sur la planète, « les femmes sont la parole du changement ». Autre jolie formule, celle-ci d’Isabelle Germain.

Patrick Viveret élargit l’échange : «Il n’y a plus de rapport entre la richesse humaine et les systèmes monétaires. Le rapport à la richesse est au cœur d’une stratégie monétaire qui devient cohérente avec le développement durable. Nous avons besoin d’agence de notations du développement durable, avec des femmes, pour éviter les logiques de guerre que les récessions nous préparent. » Gérard Collomb intervient en acteur du monde dans lequel il évolue : «  En politique, le développement durable est plutôt associé à des valeurs féminines, comme la combativité, l’harmonie ou la tempérance. Du coup, les hommes peinent à s’approprier le sujet. On peut l’appréhender de façon conceptuelle, comme le font merveilleusement bien Edgar Morin, Patrick Viveret, Michel Serres… Mais quand il s’agit d’en faire une traduction politique, cela se féminise. Alors que c’est un sujet politique par excellence ! Nous avons une nouvelle civilisation à construire… »


5 / Pouvoir, compétences, éthique : une autre manière de gouverner ?

Autre analyse que tous partagent : les fonctions régaliennes sont toutes prises par les hommes. Tout comme les fonctions prédatrices, celles de conquête. Par contre, les fonctions plus domestiques, nourricières, ancillaires, sont ouvertes aux femmes. Mais en termes de reconnaissance ? Pas grand-chose. Christine Bruneau interpelle les participants : « Quand on propose un poste de responsabilité à un homme, il réagit en se disant qu’il va gagner davantage. Quand on le propose à une femme, elle s’interroge d’abord sur sa capacité à assumer la mission, sur ses compétences. Elle a une attitude plutôt éthique… » Et elle poursuit : « Quand les femmes sont dans l’action, elles transforment les choses. Elles sont autre modèle de gouvernance. »

Nous voici sur le terrain du pouvoir. Nombre études démontrent que le management des femmes est sensiblement différent : plus transversal, plus polyvalent, plus fondé sur la délégation. Ce qui le rend plus performant. Alors, pourquoi les hommes rechignent-ils à les intégrer dans les staffs de direction ? Peut-être parce que l’action des femmes « remet en question le mode de management ».

Isabelle Germain n’est pas convaincue que la gouvernance des femmes soit si différente : « Si ce n’est par les sujets que les femmes mettent sur la table. Elles abordent d’autres questions que les hommes ». D’où le bon sens qui pousse à dire que si plus de femmes étaient dans les instances de pouvoir, de nouveaux sujets et de nouveaux comportements émergeraient. Gérard Collomb : « Il est facile pour un homme de postuler à un poste de décision. En revanche une femme se dira qu’elle doit montrer ce dont elle est capable. Ce n’est pas le management au féminin qui a fait ses preuves, mais le management croisé. La rencontre de points de vue différents crée du dynamisme. Car le problème avec le management au masculin, c’est qu’il est complètement formaté. » Et du côté de la politique ? « En France comme dans de nombreuses sociétés latines, on compte beaucoup sur l’Etat. Alors que dans les sociétés nordiques, c’est très sociétal, on joue sur tous les vecteurs. » Le fait est que la sphère politique française reste très masculine. « Et la réforme territoriale va peut-être progressivement faire reculer encore les femmes. Car on avait fait de grands pas en avant, notamment aux municipales, avec des scrutins de listes. Si on revient au scrutin nominal, ça ne va pas aider », conclue Gérard Collomb.


7 / Evaluation : prévention du pire et pilotage vers le meilleur.

L’évolution passera par l’évaluation. Telle est la certitude du maire de Lyon : « Notre société n’a de cesse d’annoncer des mesures. Il faut aller au-delà : regarder quelques temps après comment les choses ont évolué. » Patrick Viveret va dans le même sens : « A peine 3% des échanges mondiaux quotidiens correspondent à des besoins réels. Les économies de la drogue, de la guerre, etc. représentent 40 fois les nécessités de base de l’humanité. Quand on regarde ce qu’il y a de commun aux crises économiques, financières, sociales, on trouve du mal être, de la maltraitance. Il nous faut aller vers une société de l’attention pour dépasser une société de la tension. Le dialogue ou la guerre se jouent là. »

Emmanuelle Messéan évoque le vivre ensemble, si important : « Je crois qu’il existe deux réponses caricaturales du masculin et du féminin. La réponse du Kärcher, masculine, avec son lot de CRS. Et l’approche du féminin qui repose sur l’accompagnement et la réflexion sociale. Mais quand on reste dans cette binarité masculin/féminin, il est impossible d’avoir une approche pragmatique. Le féminin reste méprisé, cette méthode est vue comme inefficace. » Patrick Viveret le confirme avec des mots complémentaires : « L’humanité est une espèce qui ne s’aime pas. L’humanité est un réseau pensant, mais elle ne peut réussir que si elle devient un réseau aimant. La vraie question est celle de l’amour… » Comment garder le meilleur de la société occidentale, comment retrouver le dialogue avec les sociétés de traditions ? Pour le philosophe, c’est sur le droit des femmes que se joue le meilleur de ces deux approches. Une synthèse qui, pour le bénéfice de tous, doit aussi pouvoir être évaluée.

Aurélie Delaunoy, Patrick Busquet.


En vidéo  :


Toutes les vidéos de la table ronde sur http://www.dailymotion.com/FuturingPress


Photo de Une : Les “Grameen Ladies” sont des réseaux de femmes qui développent, au Bangladesh,les produits sociaux portés par la Grameen Bank de Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix 2006. Ici, elles rencontrent les représentants de Danone pour apprendre les bienfaits du Shoktidoi yogurt (à un haut niveau nutritionnel) pour devenir ensuite des revendeuses de ce yaourt.

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2 commentaires

nico 4 juillet 2010 - 21:39

Heu ya pas de petit 6? sinon je suis déçu de pas avoir remarquer que cet évènement avait lieu à Lyon sinon je m’y serais rendu…

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al 5 juillet 2010 - 09:54

Effectivement, cet événement a été organisé à Paris, au siège de la Délégation de la communauté urbaine de Lyon. Vous pouvez transmettre votre déception que la table ronde n’ait pas été organisée à Lyon auprès du site http://www.grandlyon.com qui, j’en suis certain, saura le dire aux organisateurs.

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