Accueil Politique & SociétéÉducation L’école, un cas grave mais pas désespéré

L’école, un cas grave mais pas désespéré

par Isabelle Germain

derderRencontre avec Peggy Derder, auteure de Mon cas d’école. Professeure d’histoire-géographie depuis sept ans dans un lycée de banlieue parisienne, Peggy Derder dépeint avec humour le système scolaire français. Avec des typologies  des parents : le parent poule, le parent dépassé, le parent bobo, le parent démissionnaire… Des élèves : l’hyperactif, le violent, le clown, le récurrent, le fayot, la minipouff’, l’élève exemplaire, le délégué… Et des professeurs (le démago, le syndicaliste, le bordélisé, le mégalo, le prof de sport, le dragueur, le prof issu de la diversité, le prof copain, le prof réac’, le prof médiatique…).


 

Tout le monde en prend pour son grade ! A la lire, l’Education nationale est un vaste théâtre, à la fois comique et tragique… Derrière l’ironie, se cache une vraie réflexion sur l’avenir de l’Education nationale. Rencontre avec cette jeune prof qui n’a pas la langue dans sa poche.

Mon cas d’école, Peggy Derner, Flammarion, 12 euros
 
 

Pourquoi avoir choisi l’humour et l’ironie comme « arme de critique massive » ?

Les ouvrages portant sur l’Education nationale sont tous extrêmement graves et souvent culpabilisants aussi bien pour les enseignants, que pour les parents et leurs enfants. Je ne me reconnaissais dans aucun d’entre eux. Je n’ai donc pas voulu fournir un énième témoignage et encore moins un livre de prof catastrophiste sur un système à la dérive. D’autant plus qu’à l’école, il y a de nombreuses situations qui prêtent à rire ! Je vois souvent le système scolaire comme une immense pièce de théâtre. Tragi-comique il est vrai ! De plus, à mon sens l’ironie est le ton le plus approprié pour permettre à la fois l’autodérision et une réflexion plus profonde sur ce qu’est devenu l’Education nationale. 

Vous établissez des typologies bien tournées des professeurs, des élèves et des parents. Quels sont ceux (parents, profs, élèves) pour lesquels vous êtes la plus indulgente ? Et vous-même, dans quelle catégorie de professeur vous situez-vous ?  

Pour filer la métaphore théâtrale, ces typologies permettent de comprendre comment se distribuent les rôles entre chacun des acteurs du système scolaire. Volontairement, je n’insiste pas sur les profs et les parents lambdas qui jouent leurs rôles respectifs correctement et consciencieusement ! J’égratigne joyeusement tous les autres dont les excès traduisent finalement tous les enjeux et les espoirs qui sont placés dans l’école. Par exemple, la maman-poule qui assaille le professeur de nombreuses questions toutes plus pointues les unes que les autres sur les programmes officiels, les évaluations etc., et qui fait les devoirs de ses gamins, investit sur leur scolarité en opérant un transfert de sa réussite personnelle. Autre exemple, le parent bobo est pour moi le symbole de la schizophrénie ambiante au sujet des buts que l’on fixe à l’école. Ce parent a une sensibilité de gauche, défend la mixité sociale à l’école mais fait tout pour contourner la sectorisation scolaire et inscrire son enfant dans un établissement élitiste. L’école publique, oui, mais pas avec n’importe quel public ! Les élèves et les profs – dont je suis – ont naturellement une belle place dans cette galerie de personnages. Du prof copain qui fait tout pour se faire aimer de ses élèves au prof « bordélisé » par ces derniers, les cas sont nombreux et variés ! 

Comment faire enfin évoluer le système de notation des professeurs ?

Le système de notation des enseignants n’en est pas vraiment un ! Il s’agirait donc d’en instituer un, véritablement digne de ce nom ! Ce que l’on ne sait pas, c’est que le métier d’enseignant s’exerce dans une immense solitude. Le professeur fait cours mais a rarement de retours sur ses pratiques pédagogiques. Certains interprètent cela comme une immense liberté, mais la majorité en souffre. Il faut généralement demander à être inspecté. C’est quand même ridicule ! Le terme est révélateur : il ne s’agit pas d’une évaluation ou d’une rencontre, il s’agit d’une inspection ! C’est infantilisant. Quelle fiabilité peut avoir le rapport d’un inspecteur qui ne vous connaît pas, ne suit pas votre progression ni celle de vos classes et assiste à une seule heure de cours, une seule fois par décennie ? Quelle crédibilité accorder à ce système de notation ?

Vous écrivez que les missions des professeurs rélèvent désormais plus de l’éducation que de l’instruction et qu’elles se sont beaucoup multipliées (« elles sont toujours plus nombreuses, absurdes, complexes et contradictoires »). Est-ce une bonne chose ou non ?
 
Nous ne sommes plus dans le cadre du ministère de l’Instruction publique mais bien de l’Education nationale. Le jeune prof qui entre dans le métier en pensant « seulement » transmettre des savoirs va être fort surpris ! D’ailleurs, au sein même des disciplines, nous recevons de multiples objectifs à visée éducative sur des problématiques à la mode : l’éducation à la tolérance, à la nutrition, au développement durable et surtout à la citoyenneté. Bien entendu, personne ne peut s’opposer aux idées de ce fourre-tout bien-pensant ! Mais ce mille-feuilles scolaire ne permet pas de traiter des questions plus profondes : quelle école voulons-nous aujourd’hui ? Quelle est sa place dans la société ? Quel est le rôle des enseignants ? Bien sûr, la transmission des savoirs demeure le cœur de la  mission de l’enseignant. Mais au-delà, la réflexion n’a pas lieu et nous vivons toujours sur de vieilles représentations et des mythes républicains qui se sont vidés de leur substance. Pourtant, nous ne sommes plus des hussards noirs de la République dans la bonne vieille école de Jules Ferry ! Les enseignants ne peuvent pas simplement faire cours et fermer leur salle de classe et leur cartable. L’école est au carrefour de plusieurs problématiques sociétale, économique, culturelle et politique… Les enseignants sont tenus, qu’ils le veuillent ou non, de prendre en compte les élèves avec l’environnement socio-économique dans lequel se trouve l’établissement ; avec leurs potentiels problèmes, leur éventuel mal-être. Finalement, prôner l’égalité des chances comme un mantra en ignorant volontairement cette réalité est une escroquerie que je m’applique à dénoncer.
 
Dans votre ouvrage, les pédagogues sont sévèrement taclés. Est-ce vraiment aussi absurde que cela ?
 
J’ai en effet souhaité souligner l’absurdité de nombreuses théories des pédagogues, des pédagogogues même, qui circulent à l’école. Leur jargon m’amuse particulièrement. Qualifier les élèves d’ « apprenants » ou le stylo d’ « outil scripteur », disserter sur le triangle didactique symbolisant les interactions entre les trois points que sont l’enseignant, le savoir et l’élève, en voilà de belles avancées ! Au-delà de ces anecdotes, je souligne que les théories pédagogiques sont souvent incohérentes car elles prennent mal en considération les réalités du terrain. Par exemple, mettre en place « l’autoévaluation » qui consiste à faire en sorte que les élèves corrigent par eux-mêmes et comme par magie leurs erreurs ou encore appliquer la « pédagogie différenciée » qui revient à mettre en place une pédagogie adaptée à chaque profil d’élève sont de bien belles idées que les profs rêveraient d’appliquer s’ils en avaient réellement la possibilité (en termes de formation ou d’effectifs de classes notamment). Certaines théories se contredisent même ! C’est pourquoi, les professeurs ne font plus confiance aux travaux des pédagogues. De plus, les spécialistes en pédagogie les plus en vue et les plus en vogue ne sont pas forcément les plus pertinents. La pédagogie se réduit aujourd’hui à un face à face stérile entre socio-démocrates (Meirieu notamment) et républicano-conservateurs (Finkelkraut par exemple). Or il y a d’autres courants de recherche très intéressants qui ne méprisent pas et n’infantilisent pas les profs mais on ne les entend pas, ni dans les médias, ni dans les IUFM. Je pense aux travaux de certains chercheurs sur l’apprentissage de la lecture ou à ceux de Benoît Falaize sur l’enseignement de l’histoire de l’immigration par exemple.
 
Comment a été perçu votre livre par vos collègues ?
 
Mon ton provocateur a fait grincer quelques dents. Mais je l’ai pris pour un compliment, tant le milieu de l’Education peut être conservateur ! Toutefois la majorité de mes collègues, des enseignants et des parents d’élèves qui ont lu l’ouvrage l’ont, je crois, apprécié. Ils se sont, m’ont-ils dit, beaucoup amusés ! Le ton humoristique et la réflexion qu’il esquisse sont perçus comme salvateurs.
 
Pour terminer, à la fin de votre présentation, vous écrivez que vous enseignez « sans aucun problème de discipline » ? Quelles sont vos recettes ?
 
C’est un pied de nez ! Bien évidemment, j’ai eu, j’ai et j’aurai encore des soucis de gestion de classe. Je ne cesse de me remettre en question à ce sujet. Il n’y a aucune recette possible. Ce n’est pas un métier où l’on peut suivre et appliquer des procédures. C’est impossible lorsque l’on est en contact avec des êtres humains tout simplement. La seule posture tenable est celle de la  modestie et de la prise de recul. C’est plus facile lorsque comme moi, on n’a pas la vocation mais que l’on veut y croire et aimer l’école !
 

Propos recueillis par Gaëlle Picut

 

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4 commentaires

Laurence ortho 31 mars 2010 - 16:28

Merci Gaëlle de m’avoir contactée, grace à quoi je découvre votre site et vais m’empresser de commander ce livre dont je n’avais malheureusement pas entendu parler avant.
Je sens que je vais me régaler….

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Karine D. 14 juillet 2010 - 06:09

Je note dans les  » typologies des parents : le parent poule, le parent dépassé, le parent bobo, le parent démissionnaire… Des élèves : l’hyperactif, le violent, le clown, le récurrent, le fayot, la minipouff’, l’élève exemplaire, le délégué… Et des professeurs (le démago, le syndicaliste, le bordélisé, le mégalo, le prof de sport, le dragueur, le prof issu de la diversité, le prof copain, le prof réac’, le prof médiatique..).
Tous les types sont au masculin (neutre ??) sauf un : « la minipouff' » … :-*

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agnes.maillard 14 juillet 2010 - 18:50

On va dire que ce sont des « neutres », la déclinaison qui manque terriblement au français 😉

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Karine D. 15 juillet 2010 - 07:28

😆 on va dire sauf que ce « neutre » est lourd de conséquences (bref c’est tout un débat) vu que c’est du masculin -tout simplement, le neutre n’existant pas dans notre langue- et qu’il invisibilise de ce fait les femmes.

Soit, j’aurais laissé passer si je n’avais pas vu cet unique féminin « la minipouff' », quelque peu …hum … péjoratif ?
L’argument du neutre ne tient plus :attention, là c’est masculin OU féminin, attention, là ce n’est que féminin car je dois comprendre que lA « minipouff' » est forcément une femme ?
Mais on irait sur un autre débat sur les insultes au féminin, très nombreux même (et surtout ?) pour représenter les hommes …

Je citerai alors « Femme, j’écris ton nom… Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions », écrit en
1999 à la suite de la circulaire du 6 mars 1998.

 » Pour des raisons qui ne sont pas grammaticales, le féminin
est souvent dépréciatif : que l’on pense à la série galant/galante,
professionnel/professionnelle, sorcier/sorcière, etc. Cette dépréciation
redouble la hiérarchie des fonctions sociales occupées par
les hommes et les femmes : le couturier est un créateur, la couturière
une petite main. Ceci explique que le suffixe -esse, parfaitement
neutre dans l’ancienne langue (chanoinesse), soit ressenti
aujourd’hui comme péjoratif : ce n’est pas par hasard que
les adversaires de la parité dans le langage font mine de
combattre des ministresses, députesses, membresses, etc., que
personne ne songe à utiliser. La circulaire du 11 mars 1986 fut
sage de déconseiller l’emploi de ce suffixe, et de recommander
une suffixation minimale. Il faut garder en mémoire qu’un
substantif féminin nouveau, même parfaitement formé
(députée), ou d’une forme déjà existante (juge), rencontre le
double handicap de la néologie et de la péjoration souvent
attachée au féminin. »

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