Accueil Médias Meurtre d’Alexia Daval : les mots tuent aussi

Meurtre d’Alexia Daval : les mots tuent aussi

par La rédaction

« Accident », « dispute qui a mal tourné », « comportement particulier » de la victime… Tous les euphémismes ont été entendus dans les médias pour requalifier ce que la justice appelle un « meurtre sur conjoint ».


« L’ensemble de ses explications et des éléments d’enquête ont abouti à des éléments suffisants pour imaginer que la mort a été donnée volontairement et non pas accidentellement ». Lors de la conférence de presse qu’elle a tenue après les aveux du mari d’Alexia Daval, la procureure Edwige Roux-Morizot a été très claire. Jonathann Daval est mis en examen pour « meurtre sur conjoint », un crime passible de la réclusion à perpétuité. Depuis que le corps de sa femme avait été retrouvé partiellement brûlé, fin octobre, dans un bois de Haute-Saône, l’homme jouait au mari éploré.

Mais, au jeu médiatique, la procureure a perdu une manche en tenant sa conférence de presse à 21 heures alors que l’avocat du meurtrier présumé, Randall Schwerdorffer, étalait dans les journaux de 20 heures l’éternel discours sur les meurtres conjugaux.

Il a fait défiler les euphémismes qui surgissent habituellement lors d’un féminicide. Transformer la victime en coupable : « Alexia avait une personnalité écrasante, il se sentait rabaissé, écrasé. À un moment, il y a eu des mots de trop, une crise de trop, qu’il n’a pas su gérer » a-t-il déclaré. Quant à son mari meurtrier, « ce n’est pas un mauvais homme » mais il était « à bout ». C’est un « homme dévasté » (l’avocat le qualifie aussi de « garçon »), c’est « 3-4 secondes de la vie d’un homme ».

Si l’avocat, bien qu’en le surjouant, ne fait finalement que remplir son rôle, le ton de son discours, trop souvent entendu, a fait réagir jusqu’à la Secrétaire d’Etat chargé des Droits des femmes. « En disant ça, on légitime les féminicides, on légitime le fait que tous les trois jours, il y a une femme tuée sous les coups de son conjoint (…). Elle avait une personnalité écrasante, elle était trop exigeante, elle s’habillait de façon trop aguicheuse… Il y a toujours une bonne excuse, ça suffit ! », déclarait Marlène Schiappa au micro de RTL.

Mais c’est aussi, et sans doute même davantage, la façon dont la presse a relayé les propos de l’avocat, qui pose problème. Comme s’il était impossible d’échapper à ce discours d’ « immunité amoureuse » que Natacha Henry dénonçait il y a des années déjà dans nos colonnes.

Dans un premier temps au moins, nombre de médias ont repris en boucle, souvent sans recul, ces justifications d’« accident » et de « dispute conjugale » qui ont noyé dans le flot de l’info la qualification de « meurtre sur conjoint ».

 

Au 20 heures de France 2, depuis Besançon, le journaliste Olivier Martin évoquait, l’air grave, « un homme dévasté, rongé par le remord ».

C’est encore en victime que Jonathann Daval était dépeint, sur BFMTV, par un psychiatre qui ne l’a jamais rencontré.

 

Victime, et pas vraiment responsable de son crime. Dans un premier temps, l’Agence France Presse publiait une dépêche – avant de la retirer – avec ce titre : « Le mari a avoué avoir tué son épouse par accident ».

Sans indiquer, donc, que l’expression « par accident » venait de la bouche de l’avocat, ce qui revient à la légitimer. Visiblement, les « règles claires » sur le traitement des violences conjugales édictées à l’AFP n’ont pas encore été intégrées partout dans ses services.

Avant même que l’homme passe aux aveux, RTL diffusait – entre guillemets, toutefois – une autre expression régulièrement utilisée pour minimiser les crimes conjugaux : une « dispute conjugale qui aurait mal tourné ».

 

Insidieusement, alors, cette évocation d’une « dispute conjugale » l’emportait sur celle du meurtre. Ad nauseam.

 

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3 commentaires

3 commentaires

Ipiu 31 janvier 2018 - 13:50

Et pourquoi la presse reprend sans recul les explications de cet hommes qui n’a cessé de mentir à tout le monde depuis des mois: la « personnalité écrasante », les « nombreuses disputes » etc. n’existent que dans la bouche de l’accusé. Et il n’en a jamais fait mention avant de se retrouver acculer.

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kbreen 1 février 2018 - 17:19

L’avocat du mari, interrogé sur France Inter, a dit aussi: « A un moment, ça a débordé », on n’y peut rien, comme le lait qui bout et qui déborde.. Que voulez-vous, une minute d’inattention, et patatras, le lait sur le fourneau… Et patatras, on a étranglé et brûlé sa femme… Moi, ça me fait bouillir, qu’on en soit encore à justifier un crime insensé parce qu’une femme va de l’avant. On est au Moyen Age ou quoi? On brûle les sorcières, celles qui ne rentrent pas dans le moule, « lui d’abord, et elle derrière, en second, peut-être, si c’est possible… »?

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francoisenauts 6 février 2018 - 09:48

C’est encore et toujours la faute à Eve. Quand va t’on considérer les femmes comme des êtres humains égales des hommes?

Jamais on n’entendrait de pareils commentaires si c’était elle qui l’avait tué!
Dramatique et navrant!

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