Un jeu vidéo suscite l’indignation pour son scénario incestueux et ultra violent envers les femmes. Floriane Coué, animatrice d’ateliers de sensibilisation et membre de l’association Women in Games, déplore une banalisation des violences sexistes et sexuelles dans le 10ème art et invite à réinventer les codes du « gameplay ».

« Dans ce jeu, tu deviendras le pire cauchemar de chaque femme… Ou plutôt : le meilleur coup de leur vie », «Ton objectif est simple: ne laisse aucune chatte t’échapper» ou « N’accepte aucun non ». C’est le résumé du jeu No Mercy. Comment expliquer qu’un tel scénario puisse encore exister et être développé aujourd’hui ?
Floriane Coué – Déjà parce qu’il y a un public, malheureusement. Même si le jeu a finalement été supprimé, des joueurs ont quand même pu le finir. Ce n’est pas le premier jeu de simulateur de viol disponible sur la plateforme en ligne Steam, il y a eu aussi Rape Day (qui signifie littéralement « journée du viol ») ou Super Seducer. Ce qui est inquiétant c’est de voir que ces jeux marchent plutôt bien. Ils surfent sur la montée du masculinisme, notamment via l’influenceur Andrew Tate qui se vante d’y jouer. C’est typiquement le genre de jeux qui permettent à certains de dire qu’ils « reprennent du pouvoir » et d’assouvir certains fantasmes. Tous ces facteurs rendent possible le développement de ces simulateurs de viols.
Le scénario de No Mercy n’est pas une exception. La violence envers les femmes imprègne-t-elle les jeux vidéos ?
FC – Elle est très présente. On la retrouve même dans des grands jeux très connus, comme Tomb Raider. En 2014, il y a eu un reboot qui se voulait inclusif, où le personnage de Lara Croft portait un pantalon, grosse révolution ! Sauf qu’au fil du jeu, il y a de la “torture porn”, c’est-à-dire que le personnage féminin est hyper violenté, tailladé, cogné, il y a même une tentative de viol et tout est sexualisé. Certains vont dire : “oui mais les hommes aussi prennent des coups“. Alors, oui, mais concernant les femmes il y a toujours un aspect sexuel qui s’ajoute, comme s’il y avait un plaisir malsain à voir un corps de femme violenté, et très souvent ça n’apporte rien à l’histoire. On ne retrouve jamais cette dimension pour les personnages masculins.
Le synopsis de No Mercy s’accorde avec une vision des rapports hommes-femmes prôné par le prédicateur masculiniste Andrew Tate. Les jeux vidéo sont-ils un moyen pour l’idéologie masculiniste de se frayer un chemin pour toucher les plus jeunes ?
FC – Bien sûr. Surtout que ce genre de jeu développe un graphisme hyper réaliste qui participe à normaliser les violences faites aux femmes. Les développeurs de No Mercy, dont c’est le seul jeu, ont publié un communiqué suite à la polémique et soutiennent qu’il faut être « plus ouvert aux différents fétiches humains qui ne font de mal à personne » et que c’est « juste un jeu ». Cette défense est brandie par beaucoup trop de joueurs malheureusement. Certains disent même qu’il est nécessaire que ces simulateurs existent parce qu’il “vaut mieux que les personnes assouvissent leurs fantasmes dans un jeu vidéo qu’en vrai“… Pour rappel : le viol et l’inceste ce sont des crimes. Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des représentations, que ce soit les livres, les films et surtout lorsqu’on joue aux jeux vidéos où on incarne le personnage. Pour comprendre la polémique autour de No Mercy, j’ai regardé des extraits du jeu et il n’y a aucune sensibilisation. C’est un simulateur de viol.
Vous animez des ateliers de sensibilisation aux stéréotypes de genre dans les jeux vidéo à destination d’un public jeune. Les jeunes ont-ils conscience des dérives de ces représentations ? Comment abordez-vous ce sujet avec eux ?
FC – Je travaille avec des adolescents qui ont entre 12 et 18 ans. Il est intéressant, et inquiétant, de remarquer que les plus jeunes sont moins dérangés par ces représentations parce qu’ils sont de plus en plus nombreux à grandir avec des images hyper violentes et ils n’ont pas encore conscience que ça peut impacter leur manière de voir les choses. Chez les lycéens, beaucoup se posent des questions et rejettent ces représentations. Mais d’autres sont déjà dans ce modèle de banalisation de la violence et de l’hyper sexualisation des femmes. Il y a un gros travail de sensibilisation à faire parce que les ados sont en pleine construction. Je ne blâme ni les parents, ni l’école mais ce sont des sujets qu’on a tendance à éviter parce que c’est dur d’en parler. Dans mes ateliers, je tiens à nommer les termes : je parle de MeToo, de viol, d’agression sexuelle, de harcèlement en ligne. Il faut oser dire les termes pour éviter que des jeux comme No Mercy se retrouvent entre les mains des jeunes comme si c’était quelque chose de normal.
Le jeu a été retiré de Steam suite à l’indignation en ligne. Si le jeu était interdit au moins de 18 ans, la plateforme est accessible dès l’âge de 13 ans. Dans quelle mesure les mineurs ont-ils accès à ce genre de jeu ? Est-il facile de contourner la vérification de l’âge ?
FC – J’ai constaté que la majorité emprunte le compte Steam des grands frères, grandes sœurs, parents… Donc c’est très facile pour eux d’avoir accès à ce type de contenu. Je pensais naïvement qu’il fallait vraiment fouiller sur Steam pour tomber sur un simulateur de viol, mais un collègue créateur de jeux vidéo m’a expliqué qu’il suffit de taper certains mots clés ou que l’activité sur un jeu soit importante pour qu’il se retrouve en Une de la plateforme. Il y a un gros problème de modération. D’ailleurs, tant qu’un créateur paie pour diffuser son jeu sur Steam, la modération est très légère. C’est pour cette raison qu’il y a eu plusieurs jeux problématiques sur la plateforme.
L’association Women in Games a fait un état des lieux : les femmes représentent à peine 24% des effectifs dans les studios de développement en 2023. Mais d’année en année cette proportion augmente. Est-ce que l’arrivée des femmes et des minorités de genre peut changer la donne ?
FC – Absolument ! Le rapport de Women in Games montre aussi qu’il y a progressivement plus de personnages féminins, notamment dans les Triple-A, les jeux qui ont le plus de budget développement, marketing et communication. Depuis que les femmes et les minorités de genre ont pénétré les studios et sont impliquées dans le processus de création d’un jeu, il y a davantage de points de vue et les jeux sont tout aussi divertissants. Il faut que les jeux innovent. C’est comme ça qu’on va briser les codes du patriarcat, inventer des jeux plus réfléchis dans le gameplay et introduire des personnages féminins qui ne soient pas systématiquement sexualisés pour rien.
Avez-vous des recommandations de jeux qui sortent des schémas patriarcaux ?
FC – Celui que je recommande à chaque fois, c’est Horizon (Forbidden West et Zero Dawn). Tu incarnes une héroïne qui est une paria, née sans parents, dans un monde post-apocalyptique où une IA a pris le pouvoir sur la planète et a failli provoquer l’extinction de l’humanité. On suit l’héroïne dans sa quête pour savoir qui elle est. Elle n’est jamais sexualisée, même lorsqu’elle porte des tenues dénudées c’est toujours en accord avec l’histoire. Contrairement à ce qu’on voit beaucoup, elle n’est jamais filmée au niveau des fesses. Sinon, en ce moment, je joue à Assassin’s Creed Shadows. Tu as le choix entre un personnage féminin et un samouraï noir. Il y a une réflexion intéressante sur le gameplay selon celui que tu choisis et il y a une vraie écriture sur la relation entre les personnages, avec l’univers et leur pays. Et un dernier : Life is Strange. Ce jeu indépendant français a révolutionné le jeu au choix narratif parce que tu construis l’histoire, chaque action influence le cours du jeu et tu ne vas jamais avoir la même fin. Je préviens quand même : il aborde des thèmes difficiles comme le suicide, le harcèlement et l’homophobie, mais c’est vraiment une pépite !
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