Accueil Politique & Société Parité et patriarcat au gouvernement

Parité et patriarcat au gouvernement

par Isabelle Germain

Manifestation devant l’église de la Madeleine

Parité respectée mais ministres antiféministes poids lourds, complémentarité au lieu d’égalité… L’art du « en même temps » atteint son paroxysme. Quid de la « grande cause du quinquennat » ?

« Caramba, encore raté !» se sont exclamées les féministes à l’annonce de la nomination de Jean Castex, Premier ministre vendredi 3 juillet. L’idée de nommer une femme avait été évoquée, mais à peine caressée tout comme en 2017 lors de l’élection d’Emmanuel Macron …

Lundi 6 juillet, l’annonce du nouveau gouvernement a jeté un froid chez les féministes. (Entre temps, les nouvelles élues des villes étaient victimes de procès en illégitimité  ce qui n’est pas de très bon augure.)

Le calcul froid de la parité au sein du nouveau gouvernement aurait pourtant pu donner le sourire. 17 femmes, 15 hommes (avec le Premier ministre). Parmi les ministres : 8 femmes, 9 hommes. Parmi les ministres délégués : 9 femmes, 6 hommes (dont un Secrétaire d’Etat, Gabriel Attal, Porte-parole du gouvernement). Pas mal. Mais une seule femme occupe un ministère régalien : Florence Parly qui reste ministre des Armées. Et Barbara Pompili n’est pas « ministre d’Etat ». La nouvelle ministre de la Transition écologique est pourtant citée en deuxième position après le ministre des Affaires internationales, Jean-Yves Le Drian. Mais ce titre ne lui revient pas, pas plus qu’il ne revenait à Elisabeth Borne qui l’a précédée à ce poste. En revanche avant elle, Nicolas Hulot puis François de Rugy avaient ce titre… Mais ce sont des détails par rapport à la suite.

Culture patriarcale triomphante

A cette parité en demi-teinte s’ajoutent deux nominations qui scandalisent les féministes et ont donné lieu à des manifestations à Paris ce mardi 7 juillet. Deux nominations qui illustrent le grand retour de la culture patriarcale triomphante.

D’abord le célèbre avocat pénaliste Eric Dupond-Moretti, nommé Garde des Sceaux, collectionne les déclarations misogynes. Il s’est opposé à la loi sur le harcèlement de rue initiée par sa nouvelle collègue Marlène Schiappa désormais en charge de la Citoyenneté. En novembre 2018, il combattait le délit d’outrage sexiste avec ces mots : « Que siffler une femme devienne une infraction pénale, c’est ahurissant » et cet « argument » pervers : « Il y a une très vieille dame que j’adore qui m’a dit ‘Moi je regrette de ne plus être sifflée »

Il a défendu notamment Georges Tron, accusé de viol et agressions sexuelles et obtenu son acquittement… Boulot d’avocat. Mais ses propos contre les victimes dans cette affaire témoignaient d’une « culture du viol » (cet art de transformer les victimes en coupables et vice-versa) que les associations manifestant ce mardi n’ont pas manqué de ressortir. Il a notamment traité ces victimes de « potiches » et tout ignoré de l’emprise qu’exerçait Georges Tron. Sur les sombres affaires de proxénétisme auxquelles était mêlé DSK, il disait « Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une affaire de copains qui s’offrent du bon temps ». Fidèle à lui-même, il a critiqué le mouvement #MeToo ainsi : « il y a aussi des ‘follasses’ qui racontent des conneries et engagent l’honneur d’un mec qui ne peut pas se défendre car il est déjà crucifié sur les réseaux sociaux.» Il disait à propos de #balanceTonPorc : « La starlette qui va voir un producteur célèbre et lui dit ‘je veux devenir une star’, et l’autre lui répond ‘d’accord, mais tu couches’. Si elle couche, ce n’est pas un viol, c’est une promotion canapé. » Excédées de le voir devenir ministre de la Justice, des militantes se sont rassemblées mardi 7 juillet pour protester place de la Madeleine à Paris.

Le matin, elles se réunissaient aux abords de la place Beauvau pour protester contre la nomination d’un autre ministre, Gérald Darmanin. Ex-ministre des Comptes publics, il a été promu ministre de l’Intérieur, soit un ministère régalien. Visé par des plaintes pour viol, harcèlement sexuel et abus de confiance depuis le 11 juillet 2017, Gérald Darmanin aurait fait miroiter, en 2009, des avantages en échange de faveurs sexuelles. Après un non-lieu, la cour d’appel de Paris a finalement annoncé, début juin, la reprise des investigations. Mais l’Elysée a fait savoir que cette plainte « n’a pas fait obstacle » à la promotion du ministre. Présomption d’innocence certes mais il est arrivé que des hommes et femmes politiques soient écartés des gouvernements pour de simples soupçons de malversations financières…  Ces deux nominations sont « une formidable claque qu’Emmanuel Macron lance au visage de toutes celles et ceux qui se sont mobilisés contre les violences sexuelles et sexistes », déclarait mardi 7 juillet sur franceinfo Laurence Rossignol, sénatrice socialiste de l’Oise, ancienne ministre chargée des droits des femmes.

Le président a-t-il aussi voulu écarter celles qui tenaient, au débotté, des propos féministes ? Brune Poirson a disparu du casting gouvernemental. Elle demandait récemment s’il fallait « une paire de couilles » pour pouvoir s’exprimer (Lire :PAS DE «COUILLES» PAS DE PRISE DE PAROLE, QUAND BRUNE POIRSON PROTESTE)… Réapparaîtra-t-elle dans une vague de nomination de secrétaires d’Etat ?

De Marlène Schiappa à Elisabeth Moreno

L’autre inquiétude des féministes est l’arrivée, au poste de ministre déléguée à l’égalité femmes hommes, d’une personnalité certes forte et porteuse de symboles mais qui n’a pas d’engagement associatif ou militant antérieur. Marlène Schiappa quitte les fonctions de secrétaire d’Etat à l’égalité femmes hommes avec un bilan tonitruant. Bien avant d’être ministre, elle était engagée dans des associations féministes et avait écrit plusieurs livres sur le sujet dont un sur « la culture du viol ». C’est elle qui, au sein de « en marche » en 2016/2017 a bataillé pour que le parti d’Emmanuel Macron présente autant de candidates que de candidats et féminise l’Assemblée Nationale. Elle aussi qui a fait en sorte que l’égalité des sexes soit « la grande cause du quinquennat ». Elle n’a pas eu peur de mettre sur la table des sujets difficiles comme « les violences obstétricales » ou le harcèlement de rue nié par le nouveau ministre de la Justice. De durs combats contre la confortable inertie des politiques sur les sujets de violences faites aux femmes (Lire :« BREF ! » EDOUARD PHILIPPE A CLÔTURÉ LE GRENELLE DES VIOLENCES  ou encore GRANDE CAUSE NATIONALE, PETIT BUDGET ). Marlène Schiappa quitte le secrétariat d’Etat qui portait la « grande cause nationale du quinquennat » pour rejoindre le ministère de l’intérieur où elle sera ministre déléguée aux côtés de Gérald Darmanin…

Celle qui prend le relai est applaudie par les associations de femmes manageres. Elisabeth Moreno ministre déléguée chargée de l’Egalité femmes-hommes, de la Diversité et de l’Egalité des chances a dirigé plusieurs entreprises de high tech. Son parcours est admirable. Née au Cap-Vert, elle arrive à l’âge de six ans en France avec sa famille (cinq sœurs et frères). « Je cochais toutes les cases de l’impossibilité : des parents qui ne savent ni lire ni écrire, une femme, noire, élevée dans une cité », disait-elle dans le Figaro en 2019. Sa carrière est jalonnée d’exploits alliant sens du business, éthique irréprochable et engagement en faveur du développement technologique de l’Afrique notamment. Manifestement, la nouvelle ministre apprend vite, s’engage, est tenace.

La complémentarité qui tue l’égalité

Oui mais… Elisabeth Moreno manque de culture féministe. Premier reproche qui lui a été fait : une déclaration dans une interview à l’école de commerce groupe Ionis minimisait l’impact des blagues sexistes : « Les blagues à la machine à café sont très importantes, car il ne faut pas qu’on se sente verrouillé et qu’on ne puisse plus s’exprimer » C’était en 2018, le seuil de tolérance aux blagues sexistes était plus élevé que le seuil de tolérance aux blagues racistes.

Mais surtout, une déclaration a glacé une partie de l’assemblée assistant à la passation de pouvoirs entre les ministres : «L’égalité entre les femmes et les hommes est le plus beau combat de notre époque. Ce n’est pas une bataille des sexes. Il n’y a pas de plus grande complémentarité que celle des hommes et des femmes» a dit la nouvelle ministre… La notion de complémentarité est antagoniste à celle d’égalité puisqu’elle suppose que les hommes soient assignés à certains rôles et fonctions et les femmes à d’autres (lire :LA ‘COMPLÉMENTARITÉ’ ÉCARTÉE DE LA CONSTITUTION TUNISIENNE)

Sur Twitter, la philosophe Camille Froideveaux-Metteri explique : « Très inquiète du féminisme qu’annonce Elisabeth Moreno. Clairement libéral mais aussi conservateur. La « complémentarité entre les sexes » qu’elle évoque est une notion directement inspirée de la doctrine catholique, la négation du principe de la déconstruction des rôles de genre. »

Pour les associations c’est la douche froide. « Cette question de complémentarité est le B.A. ba de la culture féministe » déplorait une présidente d’association après la cérémonie de passation des pouvoirs « Nous, associations, devons souvent former les nouvelles ministres en charge de l’égalité. Le temps qu’elles soient au point, leur mandat est terminé. La nouvelle ministre a l’air d’être très brillante, espérons que nous pourrons aller plus vite. » Reste aussi à savoir quel poids elle pourra avoir face à la culture patriarcale défendue par les ministres contestés. Pour que ce nouveau gouvernement ne fasse pas marche arrière sur la « grande cause nationale du quinquennat ».

Partager cet article

A VOUS DE JOUER

o Vous appréciez nos articles ?
o Vous voulez partager l’information pour que tout le monde ouvre les yeux sur l’inégalité des sexes ?
o Vous considérez que l’égalité dans les médias est la mère de toutes les batailles pour l’égalité ?
o Vous savez qu’un journal indépendant et de qualité doit employer des journalistes professionnels ?
Si vous avez répondu oui à une de ces quatre questions, faites un don pour financer l’information. Ce don est défiscalisé à 66 %. (Un don de 50 € vous coûte en réalité 17 €)

JE FAIS UN DON

0 commenter

Laisser un commentaire