Accueil Politique & Société Pas d’argent public pour les sportives… ou si peu

Pas d’argent public pour les sportives… ou si peu

par Isabelle Germain
Bouin

Photo : Match d’inauguration du nouveau stade Jean Bouin le 30 août 2013. © Mairie de Paris/Jean-Baptiste Gurliat

A coups de 150 000 euros par-ci pour un stade de rugby, 200 000 par-là pour un club de foot, dont plus de 95% des pratiquants sont des hommes, les subventions et investissements publics consacrés au sport bénéficient très rarement aux femmes et aux filles.

« Il n’est pas normal que le contribuable parisien ait à payer 200 millions d’euros pour un outil de prestige, avec jets hydromassants et bains bouillonnants, qui ne servira qu’à 30 rugbymen ! » Nathalie Kosciusko-Morizet, candidate (UMP) à la mairie de Paris, n’a pas raté cette occasion de critiquer ses adversaires. Cet « outil de prestige », c’est le stade Jean Bouin, inauguré à Paris le 30 août dernier.

Si le coût de ce nouvel équipement sportif fait polémique, la rénovation du stade est aussi le symptôme d’un autre scandale rarement dénoncé. Ce que la candidate ne dit pas clairement, c’est que ce sont des hommes et uniquement des hommes qui peuvent jouir de ce stade flambant neuf. Un nouveau jouet entièrement financé par des fonds publics, donc par le contribuable, pour la modique somme de 157 millions d’euros (selon la ville de Paris).

Et ce n’est pas le seul sport ni le seul équipement sportif payé par les administrés des deux sexes qui ne servira qu’aux hommes. Financement de rénovation de stades, subventions accordées aux associations sportives et clubs amateurs et professionnels, simple accès aux équipements de proximité : les femmes sont toujours reléguées sur le banc de touche. Sans que ça ne scandalise, et sans la moindre redistribution d’argent public en leur faveur sur d’autres sports.

La ville de Paris a subventionné à hauteur de près de 10 millions d’euros les clubs de haut niveau ces six dernières années. Des subventions accordées principalement au Stade Français, – qui ne compte pas d’équipe féminine professionnelle -, au PSG (Paris Saint-Germain), ou encore au Paris Handball Club, exclusivement masculin. Si Jean Vuillermoz, conseiller municipal chargé du Sport à la ville de Paris, prend le soin de souligner qu’il a tout de même déboursé des milliers d’euros pour favoriser le sport professionnel féminin (notamment pour le handball avec le club Issy Paris), aucune donnée n’est consultable pour vérifier ses dires et connaître le véritable montant des subventions accordées à ces grands clubs.

Euro 2016 : folie des grands stades

Paris n’est pas, loin de là, la seule ville à gérer ainsi son budget sport. Notre pays est gagné par la folie des grands stades à l’approche de l’Euro de football 2016, dont la France est le pays d’accueil. Jamais, autant d’enceintes sportives n’ont été construites ou rénovées pour le sport professionnel. L’Etat a confié le financement des stades aux collectivités locales, comprendre : à chaque ville de financer presque entièrement la rénovation de stade où de gros bras, bien virils, viendront marquer leur territoire.

A Lille, la rénovation du stade Pierre Mauroy financée à 89% par le public, a coûté 690 millions d’euros. Outre l’Euro 2016, ce stade accueillera notamment des matchs de Ligue 1 de football masculin, et masculin uniquement puisque le LOSC ne compte pas d’équipe féminine professionnelle.

A Nice, le 22 septembre dernier, Christian Estrosi, maire (UMP) de la ville, a  inauguré en grandes pompes le tout nouveau stade Allianz Riviera. C’est que le maire a de quoi se ravir du nouveau stade offert par ses administré-e-s. 243,5 millions d’euros déboursés pour les travaux de rénovation. Un stade financé par un partenariat privé/public (PPP), dont 69 millions de subventions provient des collectivités publiques. Nice paiera en plus une redevance annuelle de 6,8 millions d’euros. Inutile de préciser que là encore, ce sont les joueurs de l’OGC Nice qui peuvent dire merci aux filles de leur offrir un nouveau terrain de jeu, puisque la ville n’a pas non plus d’équipe féminine pro.

Saint-Etienne se vante d’avoir entrepris les travaux de rénovation du mythique stade Geoffroy-Guichard, – pour un budget approximatif compris entre 50 et 70 millions d’euros -, mais seuls les joueurs de l’AS Saint-Etienne profitent de cette enceinte, l’équipe féminine de Division 1 (équivalent de la Ligue 1 masculine), évoluant au stade Léon-Nautin, moins prestigieux.

Pas de filles dans les citystades

Autre inégalité femme/homme dans le sport : l’accès aux activités et aux équipements sportifs communaux, ainsi que la fréquentation des infrastructures sportives « reste, encore aujourd’hui, très majoritairement masculine » selon le rapport de la Sénatrice (PS) du Puy-de-Dôme, Michèle André de 2011. C’est d’ailleurs le constat des sociologues et géographes Edith Maruéjouls et Yves Raibaud, de l’Université Bordeaux 3 Michel de Montaigne, qui ont étudié la mixité dans les loisirs et les équipements sportifs. Résultat : 100% de garçons dans les cités stades (citystades), 95% dans les skates parcs. Des équipements financés une fois de plus par les administré(e)s.

Une réalité que Jean Vuillermoz semble ignorer. Lorsqu’on lui demande ce qu’il compte faire pour réduire les inégalités d’accès à ces équipements, lui, « ne prends pas les choses comme ça. Je ne peux pas empêcher les gens d’aller faire du football, d’aller faire du sport. »

Pour l’élu, le problème est que ses prédécesseurs n’ont pas investi assez dans ces équipements. Classique. Mais il a une explication bien pire : « Si plus de filles font ce genre de sport, et notamment de compétition, on sera face à une vraie difficulté : soit on prend sur les (créneaux des) hommes, soit on construit beaucoup plus. Mais dans un certain nombre d’endroits, ce ne sera pas possible, donc ce sera un véritable problème. » CQFD.

Talents bien cachés

Les sportives seraient invisibles et donc condamnées à le rester… Quid de l’Euro 2013 de football féminin ? Où a-t-il été organisé ? Par qui a-t-il été remporté ? Un grand nombre de Français l’ignore. Et pour cause, pour son organisation, seuls deux pays s’étaient portés candidats : la Suède et les Pays-Bas. La compétition a finalement eu lieu cet été en Suède, c’est l’Allemagne qui a été sacrée championne d’Europe de football, et les Bleues sont allées jusqu’en ¼ de finale. Une performance passée inaperçue, tant les regards sont constamment tournés vers les débâcles de l’équipe nationale de football masculine. C’est pourtant pour assister aux déboires de cette équipe que le contribuable doit mettre la main à la poche.

La question des inégalités dans le sport n’est pas nouvelle. Le rapport de Michèle André, met en lumière cette réalité : « Tout comme en matière d’orientation professionnelle, les femmes tendent à se concentrer sur quelques disciplines sportives considérées a priori comme plus “féminines”. »

Les femmes qui décident de pratiquer des sports considérés comme « masculins » tels que le football ou le rugby s’exposent alors à des comparaisons avec les hommes, et subissent un tas de commentaires humiliants et sexistes parce qu’étant « trop » grandes, « trop » fortes, « trop » musclées, « trop » grosses. On se souvient de la dernière en date, la tenniswoman Marion Bartolli, dont la presse s’était fait le plaisir de se demander si elle n’était pas trop grosse pour remporter Wimbledon. Elle a prouvé que non. Quant aux femmes trop performantes, on a vite fait de soupçonner leur identité sexuelle. Telle l’athlète sud-africaine Caster Semanya, qui avait suscité la rumeur suite à sa performance de 2009 lors des championnats du monde d’athlétisme junior.

2,7% de licenciées pour le foot, 4,4% pour le rugby

Rien d’étonnant à ce que les sports les plus pratiqués par des femmes restent principalement ceux réalisés dans un souci d’esthétisme. Les fédérations de danse et d’éducation physique et gymnastique volontaire, comptent respectivement 90% et 94% de femmes. Sports qui ne bénéficient ni de projets architecturaux pharaoniques, ni de subventions pour des joueurs professionnels.

Du côté des fédérations traditionnellement masculines, on ne dénombre en revanche que 2,7% de femmes à la Fédération Française de Football (FFF), contre 97,3% d’hommes, et 4,4% à la Fédération Française de Rugby (FFR), pour 95,6% d’hommes. Problème : c’est à ces deux sports que les municipalités donnent le plus d’argent. Sans que ça ne semble leur poser de problème…

S’il existe peu de chiffres concernant la répartition des subventions accordées aux associations sportives et autres clubs non professionnels, faute de données brutes, le décalage est flagrant dans le sport de haut niveau.

 sportHF

Un problème ? Quel problème ?

Seuls les rugbymen du Stade Français profitent du stade Jean Bouin à Paris. Les femmes ne joueront pas, ou presque, dans cette toute nouvelle enceinte. Tout simplement parce qu’il n’existe pas d’équipe féminine parisienne professionnelle de rugby, classée dans le Top 10 féminin. Pas de possibilité donc d’accueillir le championnat féminin de rugby à défaut du Top XIV. C’est en tout cas l’argument avancé par Jean Vuillermoz : « Quand il y a des clubs encore trop amateurs, c’est difficile de les faire jouer dans un stade de 20.000 places comme Jean Bouin. »

Souhaitant avancer une preuve de sa bonne foi et de la politique paritaire de Paris en matière de sport, l’élu n’est pas peu fier d’indiquer que la capitale accueillera du 1er au 17 août 2014 la coupe du monde féminine de rugby. Mais il oublie de préciser que seules la demi-finale, la petite finale et la finale, se joueront à Jean Bouin. Le reste des matchs de poules et de classement auront lieu dans les stades de la Fédération Française de Rugby (FFR) à Linas, Marcoussis, et du club de rugby de Marcoussis. La très faible présence de sportives dans les activités largement subventionnées passe inaperçue.

Sur la mandature qui va se terminer, entre 2008 et 2014, le montant du budget global attribué au sport par la ville de Paris s’élève à plus de 600 millions d’euros, dont environ 200 millions consacrés au haut niveau, et 400 millions au sport de proximité. Impossible d’en savoir plus sur le montant exact alloué aux quelques 650 associations sportives que Paris subventionne. Quel sport figure en tête de classement de ces associations ? Quel est le pourcentage de femmes ? Autant de questions restées sans réponses.

Certaines municipalités commencent à mettre en place un « gender budgeting ». Pour repérer la part d’hommes et de femmes bénéficiant des politiques publiques. Mais elles sont encore peu nombreuses.

 

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3 commentaires

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Malicia 3 octobre 2013 - 13:28

Cet article me rappelle cette affligeante histoire de l’équipe féminine du PSG qui s’est vu refuser le Parc des Princes pour affronter Lyon.
http://www.20minutes.fr/article/812406/direction-psg-veut-plus-feminines-parc-princes
La prise de conscience sur l’inégalité face au sport est particulièrement lente, merci pour cet article, en espérant qu’il contribue à accélerer l’évolution des mentalités.

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Phil 3 octobre 2013 - 17:19

Je partage la teneur des propose de cet article sur le fond mais j’estime toutefois que le trait est un peu exagéré.

Par ailleurs, même si je conviens que c’est une tache un peu ingrate, il est tout à fait possible de connaître le montant des subventions allouées aux associations sportives en consultant les délibérations du Conseil de Paris sur le site de la Mairie. Par ex. http://www.paris.fr/conseildeparis http://a06.apps.paris.fr/a06/jsp/site/plugins/solr/modules/ods/DoDownload.jsp?id_document=106055&items_per_page=20&sort_name=&sort_order=&terms=stade%20fran%E7ais&query=stade%20fran%E7ais

S’agissant d’un sport que je connais : la pratique du rugby au féminin, il faut bien reconnaître qu’en dépit de la timidité municipale et de l’extrême saturation des terrains de la ville il y a eu du progrès ces derniers temps même si l’on est effectivement à ces années lumières d’une quelconque parité.
Depuis plus de 20 ans une seule équipe féminine évoluait en compétition, le Rugby Club Paris 15. Durant quelques années le PUC a aussi connu une équipe avant que les joueuses ne s’enfuient à Vitry sur Seine excédées par le manque de soutien et le faible accès aux infrastructures… ça a pas mal changé depuis la coupe du Monde 2007 puisqu’en quelques années on est passé d’une à 5 équipes : 2 équipes au RC Paris 15, une au Stade Français, une (toute nouvelle) nommée SCUF-PORC et une équipe moins de 18 ans regroupant tous ces clubs. Ce n’est certes paz byzance mais il y a du progrès !

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Lirelle 16 octobre 2013 - 11:16

merci pour cet article, je crois qu’il faut le rappeler aussi souvent que possible, ces affaires de gros sous, qu’on fait tout pour rendre « neutres »…. alors qu’elles en sont bien loin ! C’est marrant d’exiger ‘la jupette’ d’un côté, de nous pourrir la vie, et de l’autre sans faire de vagues, de subventionner et privilégier largement ce qui ne profite qu’aux hommes (et encore pas à tous, il existe pas mal d’hommes allergiques au foot/pognon).

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