Accueil Eco & Social Pourquoi les femmes doivent se mettre en colère

Pourquoi les femmes doivent se mettre en colère

par Isabelle Germain

Vertu chez les garçons, honte chez les filles, la colère est un moyen d’affirmation de soi, un moyen d’accéder au pouvoir. Le livre de  Soraya Chemaly ouvre des perspectives.

Quand nous évoquons les doubles standards de jugement dans les formations pour booster les carrières des femmes, les réactions au mot « colère » sont unanimes : un homme qui se met en colère au travail est perçu comme ayant du caractère, de l’autorité, une femme qui s’affirme ainsi est perçue comme « une hystérique ». Du coup les femmes anticipent les critiques et répriment cette émotion. Elles se censurent et sont réputées incapables d’avoir l’autorité nécessaire pour occuper des postes de management ou de direction… Ce n’est qu’une des innombrables discriminations subies par les femmes conditionnées pour ravaler leur colère et sourire.

Dans  Le pouvoir de la colère des femmes, sorti en 2018 aux Etats-Unis et fin 2019 en France, l’autrice américaine Soraya Chemaly analyse avec finesse cette émotion que les filles et les garçons ont appris à ressentir différemment. Parce que le féminin est associé à une forme de passivité, parce qu’une « vraie femme » doit être douce, gentille, au service des autres, une femme en colère a le sentiment de perdre son identité de femme. Les hommes au contraire sont formatés pour être conquérants. « Une femme qui montre sa colère dans un cadre institutionnel, politique, professionnel transgresse de fait les normes de genre » écrit-elle. « Etre en colère c’est le plus souvent dire non dans un monde où les femmes sont conditionnées pour dire tout sauf… non » Et réprimer la colère des femmes « est un puissant moyen de régulation – parfait pour limiter nos moyens de lutter contre les inégalités. »

Dans son ouvrage très documenté, Soraya Chemaly montre comment la société apprend aux enfants très jeunes des comportements différents. Les fillettes doivent être toujours souriantes tandis que les garçons sont valorisés quand ils sont en colère. Des expériences montrent que les adultes jugent différemment les bébés filles et les bébés garçons. Grincheux ? Un garçon sera perçu comme « en colère », une fille comme « triste » et ça se poursuit à l’âge adulte. Puis « la tristesse se mue en rumination paralysante, en résignation ou en impatience néfaste. » Or « comme les gens heureux, les gens en colère sont optimistes, ils ont le sentiment de pouvoir influer sur le cours des événements. Les gens tristes et peureux en revanche sont plutôt enclins au pessimisme ».

Les conséquences de l’opposition entre colère et féminité sont lourdes dans la vie professionnelle. « Là où les hommes disent volontiers éprouver une sensation de puissance, les femmes au contraire associent la colère à un sentiment d’impuissance » écrit Soraya Chemaly.

L’autrice fait le tour des sujets qui devraient mettre les femmes en colère que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle, à la table du pouvoir, dans la rue avec le harcèlement ou encore dans des tueries misogynes (jamais définies comme telles). Difficile de ne pas être en colère en refermant ce livre.

Dans le dernier chapitre « une colère à soi » elle évoque la « rage muette » de tant de femmes et veut la transformer en « compétence colérique ». La plus compliquée de ces compétences étant d’avoir le courage de déplaire. Accepter de déplaire, c’est sortir des normes de la féminité. Se mettre en insécurité ontologique,… Sauf si les femmes en colère font changer les normes de genre. Tout un programme !

 
Le Pouvoir de la colère des femmes, Soraya Chemaly, Albin Michel, 368 pages
Partager cet article

A VOUS DE JOUER

o Vous appréciez nos articles ?
o Vous voulez partager l’information pour que tout le monde ouvre les yeux sur l’inégalité des sexes ?
o Vous considérez que l’égalité dans les médias est la mère de toutes les batailles pour l’égalité ?
o Vous savez qu’un journal indépendant et de qualité doit employer des journalistes professionnels ?
Si vous avez répondu oui à une de ces quatre questions, faites un don pour financer l’information. Ce don est défiscalisé à 66 %. (Un don de 50 € vous coûte en réalité 17 €)

JE FAIS UN DON

4 commentaires

4 commentaires

Léa 10 janvier 2020 - 15:46

Une fois de plus, la bonne direction, le bon comportement, c’est celui…de l’homme. Sexisme ultime.
Et pourquoi ne pas apprendre aux garçons à ne pas se mettre en colère? Le mec qui tue sa femme sous le coup de la colère, il faudrait que sa femme frappe avant?
Pourquoi ne pas apprendre à dire non, déplaire, s’imposer, sans colère, cris, menaces et autres explosions? Vous pensez que les hommes en sont incapables? La CNV, c’est un truc de nana?
Ah et puis dans mon milieu professionnel, plutôt féminin, les femmes se mettent parfois en colère. Les hommes aussi, et ils passent alors pour des brutaux, des bourrins. Et bien ça rend les choses plus équilibrées et plus saines.
Alors non, changeons les critères du pouvoir, cessons de considérer la colère comme un moyen légitime d’avancer, plutôt que de décider -une fois de plus- que le standard féminin est moins bon, moins légitime, qu’il n’aurait aucun pouvoir et que les hommes n’auraient rien à gagner à l’adopter.
Marre de ces féministes qui ne voient pas la valence différentielle des sexes dans ce processus permanent de dénonciation des habitus féminins au profit des habitus masculins.

Répondre
Isabelle Germain 13 janvier 2020 - 11:25

la question est : comment faire pour que les femmes cessent d’accepter ce qu’elles ont été conditionnées à accepter ? Dire « Non », c’est une forme de colère. Autre question : comment parvenir à changer les critères du pouvoir ?

Répondre
Stella Star 8 février 2020 - 01:47

Bonjour, une fois de plus on constate qu’apparemment, ce livre s’est traduit tout seul. Et ne nous dites pas que vous manquiez de place pour me,tionner le nom de la traductrice…

Répondre
Isabelle Germain 28 février 2020 - 19:41

c’est corrigé! Le nom de la traductrice n’apparaît pas sur la couverture

Répondre

Répondre à Stella Star Annuler la réponse