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Rayhana, « Non, je n’ai pas peur »

par Isabelle Germain

RayhanaRayhana va bien. L’artiste et militante algérienne, auteure et actrice de la pièce « A mon âge, je me cache encore pour fumer » n’est pas du genre à se laisser impressionner par l’agression dont elle a été victime, mardi soir.


 

« Je vis dans un pays libre et j’ai écrit une pièce sur la liberté. » Pour être en forme pour jouer ce soir, elle annule sa rencontre avec Nadine Morano, Secrétaire d’Etat à la famille.

Mardi, elle a été attaquée par deux hommes, l’un la retenant en arrière pendant que l’autre lui aspergeait de l’essence sur la figure. « Je ne les ai pas vus, je marche toujours la tête baissée, ça a giclé sur mon visage, j’ai été aveuglée. Puis j’ai vu une cigarette lancée sur moi qui a touché mon bonnet, j’ai couru chercher du secours ». Elle a entendu ses agresseurs lui dire : « on t’avait prévenue ».

« Je n’ai pas peur, dit-elle, pourquoi j’aurais peur ? Je vis dans un pays libre, et j’ai écrit une pièce sur la liberté. J’ai pris mes responsabilités. Et la vie continue. On ne va pas s’arrêter pour ça. En Algérie, quand un metteur en scène était assassiné, on continuait. »

Universel

Alors ce soir elle jouera encore et demain aussi. Elle a finalement renoncé à rencontrer Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la famille, qui l’avait conviée pour lui exprimer son soutien. Pour se reposer. « Elle a encore trois représentations de sa pièce à assurer, une ce soir (vendredi) et deux demain (samedi), et elle veut absolument le faire dans de bonnes conditions » dit  un communiqué adressé à l’AFP. La dernière représentation du spectacle, complet depuis quinze jours, aura lieu samedi soir.

Sa pièce est une œuvre sur la liberté, elle y dénonce « l’oppression des femmes », de toutes les femmes. Et, si la scène se déroule dans un hammam d’Alger, elle a vocation à être universelle. « Cela se situe à Alger parce que c’est là que j’ai vécu. Mais j’ai essayé d’aller vers l’universel ». D’ailleurs, une des plus belles remarques sur le spectacle lui a été faite par une spectatrice âgée, « française de souche ». « Elle m’a dit : je m’attendais à voir des femmes arabes et je me suis vue ». Même si les personnages s’appellent Fatima, ou Zaya, elles pourraient s’appeler Françoise… »à mon âge je me cache encore pour fumer

Rayhana, qui heureusement n’a eu aucune séquelle de l’agression, a déposé plainte, pour la deuxième fois. Le 5 janvier, elle avait déjà été agressée verbalement. Cette fois-ci, elle a choisi de parler à la presse lors d’une conférence jeudi dernier. Et bien sûr, le théâtre se trouvant dans un quartier sensible près de Belleville, et la pièce parlant de la liberté des femmes et se situant en Algérie, les questions n’ont pas manqué pour savoir si elle liait son agression à l’intégrisme musulman.

Pas de conclusion politique

Pas de conclusions hâtives, a-t-elle demandé. Elle a insisté  sur le fait que cela n’était en rien sûr et pouvait aussi bien être le fait de deux « salopards ». Il ne faut donc  pas en tirer de conclusions politiques.  La pièce, militante, ne se veut d’ailleurs pas polémique.

Si Rayhana a voulu parler de son agression, c’est, après réflexion, pour ne pas faire « comme les femmes battues qui cachent ce qui leur arrive ». Et bien montrer à ceux qui, par deux fois ont lâchement tenté de l’intimider, qu’ils n’y parviendraient pas. C’est toute la force de cette militante : savoir garder la tête froide malgré ce qui lui est arrivé, et oser dénoncer la violence sans se perdre dans la colère. Le succès d’ « A mon âge, je me cache encore pour fumer », qui a bénéficié d’un excellent bouche à oreille, est là pour l’attester.

Les réactions : condamnation et prudence

Politiques et artistes condamnent unanimement. Frédéric Mitterrand, Nadine Morano, Fadela Amara ont fait part de leur indignation et de leur soutien à l’artiste. « Cette agression nous rappelle malheureusement que la lutte (…) contre l’obscurantisme est toujours d’actualité », a par exemple déclaré Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la ville et ancienne présidente de l’association Ni putes ni soumises. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë a promis de renforcer la sécurité autour du théâtre où se joue la pièce. Les artistes se sont engagés à la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) : « Nous (…) appelons vivement à mobiliser les esprits  contre ces méthodes d’un autre âge et toutes ces dérives dangereuses qu’il nous faut dénoncer sans relâche. La France, pays de Voltaire, Rousseau, Beaumarchais, Camus doit tolérer toutes les religions et refuser les fanatismes (si souvent refuges de l’ignorance) … Les religions doivent se tolérer et  accepter dans  la  République laïque le respect absolu de la liberté des auteurs à s’exprimer sur tous les sujets y compris ceux de la religion et de la position des femmes » écrit Louise Doutreligne, Vice-présidente, présidente de la commission théâtre de la SACD.

Mais au-delà de ces réactions, Christophe Girard, adjoint au maire de Paris à la culture, comme Rayhana, appelle à la prudence. Pour lui, il ne faudrait pas trop vite tout mettre sur le dos des islamistes et risquer d’aviver des tensions.

L’association Ni putes ni soumises appelle à un rassemblement samedi 16 janvier à Paris à 14h30 devant la maison des Métallos (XIe).

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1 commenter

Romane 16 janvier 2010 - 22:57

J’ai écouté Rayhana dans son interview à europe1 chez fogiel. Elle y explique également s’être réfugiée dans un restaurant et un magasin où elle s’est fait éjectée malgré son appel à l’aide.
Deux fois violentées. L’artiste féministe exprime avoir encore plus mal vécu son éviction que son agression. Ces temps ci, la violence est de tous les bords…

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