Accueil Eco & Social Réjane Sénac : la parité n’est pas rentable, et alors ?

Réjane Sénac : la parité n’est pas rentable, et alors ?

par La rédaction

Rejane SenacRéjane Sénac, chercheure CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po – CEVIPOF vient de publier L’égalité sous conditions. Genre, parité, diversité (1). Elle est également présidente de la commission parité du Haut Conseil à l’Egalité femmes/hommes. Pourquoi la parité en politique coince-t-elle encore ? Elle nous livre son analyse.


Qu’est-ce qui explique que, malgré la parité, les têtes de liste soient encore et toujours des hommes ?

Pour répondre, il faut se situer dans la longue durée. Rappelons que la France est le pays qui se proclame des droits de l’Homme, et où les femmes ont acquis le droit de vote il y a seulement 70 ans. Notre héritage est donc celui d’une « démocratie exclusive » selon la formule de Geneviève Fraisse, c’est-à-dire qui exclut certains citoyens, en l’occurrence les femmes. Il est nécessaire de prendre en compte ces éléments pour comprendre ce qui résiste. En d’autres termes, il est temps de faire une psychanalyse politique pour dépasser l’illusion du « surmoi égalitaire » et dépasser ce que j’appelle notre « ça constituant sexisme », qui agit avec nous ou malgré nous.

Ce surmoi égalitaire laisse croire que les choses ont évolué. Plusieurs signaux vont dans ce sens, comme un gouvernement paritaire, la parité sur les scrutins de liste… De ce fait, on explique la sous-représentation des femmes en politique par des résistances individuelles : les hommes ont du mal à lâcher le pouvoir, les femmes à le prendre, etc. Mais ces explications se couplent d’une explication plus théorique..

Quelle est votre analyse ?

On assiste à une recomposition du mythe de la complémentarité des sexes. Ce mythe est au centre de l’organisation politique passée et présente ; en effet, la tentation est forte d’inclure les femmes pour les mêmes raisons que celles pour lesquelles elles ont été exclues, à savoir leur différence et non leur reconnaissance comme des citoyen.ne.s à part entière.

De moins-value, cette différence est devenue une plus-value. C’est ce que j’appelle une égalité « sous conditions de performance de la différence » pour celles et ceux qui ne font pas partie de la fraternité républicaine implicite (les femmes et les non-blancs). Or, si vous les intégrez pour les mêmes raisons que vous les avez exclues, vous ne cassez pas le logiciel de l’inégalité.

Comment se manifeste cette mise en avant de la complémentarité ?

Chez les secrétaires nationaux et fédéraux qui sont en position de faire les listes, on assiste à une mise en scène de la parité. On présente ainsi les candidates comme un gage de renouvellement, d’ouverture à la société dite civile, à la diversité. Ce qui était auparavant un handicap pour entrer en politique – être une femme, non encartée, issue de l’immigration, des quartiers – devient ainsi un atout.

La lecture optimiste est de se dire : « super, cela permet une diversification et une ouverture du monde politique ». Mais pourquoi l’ouverture devrait-elle se faire par les femmes ? Pourquoi cette asymétrie ? Choisir des femmes « profanes » en politique, contribue à ce que ces femmes ne soient pas en position de rapport de force. Maîtrisant moins les codes et devant leur place au « prince qui les a choisies », elles sont assignées à être de bonnes complémentaires, mais difficilement des égales. Notre héritage républicain et l’exigence néolibérale convergent ainsi vers une complémentarité moderne où le modèle du papa-maman se recompose et perdure.

Quels arguments donner, alors, si on veut convaincre de l’intérêt de la parité ?

A l’ère néolibérale dans laquelle nous sommes, la performance semble être le seul critère de justification légitime. Les politiques d’égalité, en particulier femmes-hommes, sont ainsi légitimées au nom de leur performance économique, politique, sociale…

Mon analyse est que justifier les politiques d’égalité par la plus-value de la mixité et/ou de la différence, c’est prendre le risque de marchandiser l’égalité et donc de la tuer comme principe. Si on montre que les femmes ne font pas de la politique autrement, ni mieux ni pire que les hommes, on fait quoi ? Il n’est pas nécessaire de montrer que les hommes blancs en politique sont rentables pour justifier leur présence… La seule justification de la parité, c’est l’envie d’une République cohérente.

Egalite Conditions Couv

Lire aussi sur Les Nouvelles NEWS :

Dans les coulisses des investitures : pourquoi toujours si peu de parité ?

 

(1) L’égalité sous conditions. Genre, parité, diversité, de Réjane Sénac.
Presses de Sciences Po, 216 pages, 19,99 €.

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8 commentaires

8 commentaires

Lili 17 juin 2015 - 21:01

Non, on ne tue pas l’égalité en revendiquant la différence. Il faut arrêter avec ça. La différence est un fait (les hommes et les femmes sont différents, que cette différence soit naturelle ou culturelle ou les deux).
L’inégalité est ce qu’on fait de cette différence et c’est pour cela qu’il est injuste de discriminer les femmes. Mais si les femmes doivent devenir des hommes comme les autres pour faire de la politique, il ne fait pas s’étonner qu’il y en ait si peu.
En revanche je partage son ras-le-bol des justifications de la diversité par la performance. Les différences n’ont pas à prouver qu’elles sont richesses pour qu’elles soient traitées de manière égalitaire.

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Aserei 18 juin 2015 - 07:30

Le « mariage pour tous » ou mariage homosexuel est une stupidité politique. Que dit Réjane Sénac du « mariage pour tous » et de l’égalité républicaine ?

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09 Aziza 18 juin 2015 - 17:47

la nouvelle théorie bâclée du féminisme vulgarisé, c’est en effet cela: nier qu’il existe des différences entre hommes et femmes, et hop! tour de magie, l’égalité surviendra…. Mais tant que LA référence, à la fois inconsciente et culturelle restera le masculin; en faisant cela, on supprime carrément les femmes: fondues dans le masculin, elles n’existent plus. Lili a raison les femmes n’ont pas envie de devenir des hommes.

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flo 19 juin 2015 - 14:07

Hier 18 juin était commémoré le bicentenaire de la bataille de Waterloo, et Napoléon Bonaparte était dans toutes les bouches… masculines s’entend. A la radio, dans les journaux, à la TV, tous de citer le Grand Homme, le Grand Militaire, le Grand Stratège, le Grand DEMOCRATE, charismatique ambitieux fort.. si fort ! Un homme un vrai quoi !
Eh bien voilà encore une magnifique démonstration de ce qu’est la « démocratie exclusive » ou plutôt excluante, qu’évoquait G. Fraisse et que démontre Madame Sénac dans cet article : AUCUN de ces hommes n’a évoqué le sort tragique, régressif et discriminatoire réservé aux femmes par le biais du Code Civil instauré par Napoléon Bonaparte.

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taranis 19 juin 2015 - 20:19

@ REDAC: Je n’est pas l’habitude de jouer la victimisation , mais mes contributions ont bel et bien disparues ?? Je sais que je suis sans importance , mais disparaître sans raisons de provocation me parait très injuste pour un site prétendant défendre l’égalité

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Wanda 19 juin 2015 - 20:41

Effectivement,il n’est pas nécessaire de démontrer que les hommes blancs en politique sont rentables pour justifier leur présence… qui n’ont pas non plus à démontrer leur compétence ou leur efficacité, en entreprise, dans les conseils d’administration ou ailleurs non plus.
Alors oui, on fait quoi si les femmes ne font pas mieux ni pire que les hommes ? La parité, c’est l’envie d’une République cohérente, c’est une question de justice ou d’équité, tout simplement !!

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isabelle germain 22 juin 2015 - 13:36

« taranis »
@ REDAC: Je n’est pas l’habitude de jouer la victimisation , mais mes contributions ont bel et bien disparues ?? Je sais que je suis sans importance , mais disparaître sans raisons de provocation me parait très injuste pour un site prétendant défendre l’égalité

bonjour, nous ne supprimons aucun commentaire hormis les spams ou les commentaires insultants, ce qui n’est pas le cas des vôtres… Donc je ne comprends pas…

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taranis 23 juin 2015 - 10:50

Me voila toute rassurée…Je vais donc prendre pour moi ,et mon informatique mal maitrisée, mais j’apprends au fil des jours surtout sur le féminisme en parcourant les News …A bientôt

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