Accueil Eco & Social Télétravail délétère pour les femmes et sexisme bienveillant

Télétravail délétère pour les femmes et sexisme bienveillant

par Isabelle Germain

Avec le télétravail, les écarts de carrières entre femmes et hommes se creusent durablement affirme une étude. Mais la solution n’est pas dans la (fausse) bienveillance.

La crise a « révélé et creusé » l’écart entre les hommes et les femmes dans la vie professionnelle affirme Jessica Apotheker, directrice associée au Boston Consulting Group (BCG) et responsable de l’initiative Women@BCG , qui a mené une vaste enquête avec l’Ipsos auprès de 2002  salarié.es français.es début février (autant de femmes que d’hommes). 

Le télétravail pèse lourdement sur le moral et la vie professionnelle des salarié.es interrogé.es. Près d’un tiers déclare être proche du burn-out en raison de la crise sanitaire (32%) et près des trois quarts se disent anxieux. Mais l’impact de la crise  est plus marqué pour les femmes que pour les hommes et aggrave les inégalités en entreprise.

Pour leur avenir professionnel et leurs perspectives de carrière, dans le secteur privé, 60 % de femmes, contre 70 % d’hommes, se montrent confiantes. Les femmes n’ont pas profité des changements de mode de travail pour avancer sur des points importants pour leur développement de carrière : « Par rapport à leurs collègues masculins, elles sont 13% de moins à avoir entretenu leur réseau professionnel depuis le début de la crise, et 29% de moins à avoir pris la parole en réunion » indique le BCG .

Ces salariées subissent les effets d’inégalités persistantes dans la vie privée. 62% d’entre elles disposent d’un espace isolé contre 71% des hommes. Ce chiffre étant valable pour les cadres supérieurs. Et 28% sont fréquemment interrompues lorsqu’elles télétravaillent contre 19% des hommes.

Restant « soumises à des injonctions sociales très fortes en ce qui concerne leur rôle de mère », les femmes sont 1.4 fois plus nombreuses que les hommes à estimer qu’elles ne sont pas assez disponibles pour leurs enfants (21% contre 15% des pères). Et ce sentiment impacte leur santé mentale : elles sont 1,3 fois plus susceptibles d’être en situation d’anxiété que les hommes (66% des femmes contre 50% des hommes). Même proportion pour les cas d’anxiété sévère (16% des femmes contre 12% des hommes). 34% des femmes en télétravail disent être sur le point de craquer ou de faire un burn out. 

Et ceci « risque d’entraver un « retour à la normale » professionnel des femmes qui ont réduit leurs horaires avec la crise sanitaire : parmi elles, 57% appréhendent un retour aux horaires d’avant crise, contre 40% des hommes. Et pour les autres, la tentation d’un « opting out » ou d’un « merci mais non merci » est bien présente. » indique l’Ipsos.

Changer les règles du jeu

«  Alors comment s’assurer que les femmes cadres entre 25 et 40 ans ne soient pas une génération perdue ? Sans prise de conscience de la part des entreprises et de la société, sans attention particulière portée à l’accompagnement de carrière des femmes, on risque de ne pas sortir par le haut de la crise » affirme Jessica Apotheker.

Si la prise de conscience est indispensable, quelles actions mener sur le terrain ?  Selon une enquête de Philonomist, certaines entreprises appelleraient leurs managers à « faire preuve de compréhension, de bienveillance, voire d’une clémence particulière » envers les femmes. Mais, met en garde la journaliste Annie Kahn, « en devenant une injonction, la bienveillance pourrait bien avoir des effets pervers. En l’occurrence, faire régresser l’égalité de traitement entre les femmes et les hommes au travail. Car la bienveillance a, dans le passé, été une arme au service du sexisme. » Une façon parfois, de mettre à l’écart les femmes en les plaçant dans des postes et fonctions supposés compatibles avec leurs qualités prétendues naturelles comme l’altruisme, le dévouement aux autres, la méticulosité … bref, à des postes d’exécutantes. Ou en affectant les femmes ayant de jeunes enfants à des postes à temps partiels qui entraveront leur progression de carrière.

La crise ne fait qu’amplifier les « rôles sociaux de sexe » qui expliquent les discriminations dans l’emploi : les femmes appelées à tout gérer au foyer et des dirigeants privilégiant les carrières de ceux qui accordent beaucoup de temps à leur entreprise, que ce soit à leur poste de travail ou en réseautage. Et ces derniers sont plutôt des hommes, supposés dégagés d’obligations domestiques et familiales.

Pour retourner la situation, la bienveillance n’est pas une bonne idée. Ce sont tous les process RH qu’il faut revoir en abandonnant les lunettes de « Monsieur gagne-pain et madame gagne miettes » selon l’expression d’Hélène Périvier, chercheuse à l’Observatoire français des conjonctures économiques. Il faut fixer, dans les entreprises, de nouvelles règles -écrites et non écrites- de progression de carrière qui visent l’égalité entre femmes et hommes au travail.

Partager cet article

A VOUS DE JOUER

o Vous appréciez nos articles ?
o Vous voulez partager l’information pour que tout le monde ouvre les yeux sur l’inégalité des sexes ?
o Vous considérez que l’égalité dans les médias est la mère de toutes les batailles pour l’égalité ?
o Vous savez qu’un journal indépendant et de qualité doit employer des journalistes professionnels ?
Si vous avez répondu oui à une de ces quatre questions, faites un don pour financer l’information. Ce don est défiscalisé à 66 %. (Un don de 50 € vous coûte en réalité 17 €)

JE FAIS UN DON

0 commenter

Laisser un commentaire

Social Media Auto Publish Powered By : XYZScripts.com