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Théorie du genre et théorie du complot

par Isabelle Germain

Risque de dommage collatéral pour l’égalité femmes/hommes : opposés au mariage pour tous, des députés UMP fustigent le travail de lutte contre les stéréotypes à l’origine des inégalités.


 

Pour s’opposer au projet de mariage pour tous, les députés UMP Virginie Duby-Muller et Xavier Breton ont déposé une proposition de résolution le 7 décembre dernier, tendant à « la création d’une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France ». Proposition n° 482, renvoyée à la commission des affaires culturelles et de l’éducation.

La rhétorique de la proposition est étrange. Il ne s’agit pas de demander une commission sur ce que les deux députés appellent la « théorie du genre »,  mais « un véritable état des lieux de la pénétration de cette théorie dans l’ensemble de notre pays : politique de la petite enfance, éducation, enseignement scolaire, enseignement supérieur, droits des femmes, droit de la famille, droit social, administration, Justice». C‘est le travail sur les stéréotypes et sur la construction des inégalités entre hommes et femmes qui est dans leur collimateur.

Etudes de genre, pas théorie

Les députés créent un malentendu en parlant de « théorie du genre ». Celles et ceux qui tentent d’introduire les gender studies en France à l’image de ce qui existe dans les pays anglo-saxons parlent « d’études de genre » et non de « théorie ». Il s’agit d’analyser les constructions sociales qui conduisent les hommes et les femmes à se comporter selon des normes différentes. Mettre à jour les « normes masculines » et les « normes féminines » socialement construites, comprendre par exemple pourquoi, comment un groupe social finit par estimer que certains métiers, certaines fonctions sont pour les femmes, d’autres pour les hommes… Ils travaillent sur la « construction sociale des sexes » à l’image de Françoise Milewski et Hélène Périvier, économistes à l’OFCE, qui ont créé Presage (Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre), le premier département de gender studies à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po). Une création qui ne date que de 2011. Mais que les députés se rassurent, il n’y a pas beaucoup de « Presage » en France…

La définition de la « théorie du genre » de la proposition de résolution est très loin des études de genre : « idéologie qui consiste à dire que l’homme et la femme sont interchangeables ». Interchangeables ? Des individus peuvent être interchangeables pour accomplir certaines tâches… interchangeables dans l’absolu, ça ne veut pas dire grand-chose.

Au grand jour

La liste des lieux perçus comme porteurs de cette idéologie par les députés est impressionnante. Le monde enseignant d’abord. Le danger est pourtant mince. Si ces études de genre se développent, c’est à dose homéopathique pour l’instant. Il existe très peu d’universités en France proposant ce type d’études. Les députés reviennent aussi sur l’introduction de ces études sur le genre dans les manuels scolaires… (Qui avait poussé un autre député à interpeller la mission interministérielle de lutte et de vigilance contre les dérives sectaires, la Mivilude.)

La proposition de résolution semble reprocher à Najat Vallaud-Belkacem, Ministre des droits des femmes, d’avoir visité la « crèche Bourdarias en Seine-Saint-Denis, une crèche dont, depuis avril 2009, les équipes, qui ont été formées par des spécialistes suédois, pratiquent une pédagogie « active égalitaire » et se mobilisent pour lutter contre les stéréotypes de genre ».

En se terminant par les mots : « les Français ont le droit d’être informés », en parlant de « pénétration de cette théorie », les députés attisent une idée de complot. Pourtant quand la ministre va visiter une crèche luttant contre les stéréotypes, elle le fait à visage découvert, accompagnée d’une nuée de journalistes… Pas de pénétration sournoise d’une théorie nocive. Elle dit haut et fort qu’elle veut abaisser le niveau de stéréotypes dans l’éducation dès le plus jeune âge.

Les lois seules ne permettent pas l’égalité entre hommes et femmes. Six lois sur l’égalité professionnelle depuis 1972 ne sont pas venues à bout des discriminations. Refuser de s’attaquer à la question des stéréotypes c’est refuser d’en finir avec ces inégalités. Jeter le discrédit sur les études de genre c’est un nouveau dommage collatéral pour l’égalité.

 

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laurence 19 décembre 2012 - 10:31

Francis Dupuis-Déri, universitaire québécois, a fait une recherche bibliographique (Cahiers du Genre, n°52/2012) sur la « crise de la masculinité » conséquence de la féminisation de la société, dont on nous parlera sans doute prochainement à la suite de tous ces complots… Comme nous en parle déjà Eric Zemmour.
Les premiers textes retrouvés datent du 16e siècle! Car certaines assemblées de village comportaient déjà 20% de femmes! Et les femmes exerçaient parfois le pouvoir politique, rendaient justice, levaient les impôts et commandaient la troupe… Heureusement la loi salique a remis les femmes à leur place en leur interdisant l’accès au trône.
Au 17e siècle à la cour d’Angleterre, des femmes aux cheveux courts portaient un poignard ou un pistolet à la ceinture. Des hommes ont du réagir pour mettre fin à ce trouble.
Au 18e siècle dans le France de la révolution, royalistes et républicains s’accusaient réciproquement d’être responsables de la dégénérescence des moeurs et de la féminisation de la société. Bref, on en retrouve à chaque époque…
Vers 1900, dans le mouvement ouvrier et syndicaliste des voix s’élèveront contre les femmes qui veulent travailler pour un salaire, menaçant l’identité masculine.
Il est dommage que toutes ces histoires soient si peu connues, cela permet de beaucoup relativiser les difficultés que nous rencontrons et peut être même d’en rire.

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