Lors de la foire d’art contemporain Art Paris, un collectif a révélé le manque criant de parité dans le milieu de l’art. Résultat d’une longue invisibilisation des artistes femmes et de captation du pouvoir par un boys’ club. Décryptage avec Anne Bourrassé, commissaire d’exposition et autrice de l’essai Les Refusées, les artistes femmes n’existent pas (Seuil).

Le collectif La French a réalisé une sorte de bulletin de notes sur la parité des artistes exposé.e.s dans les galeries. Le résultat est désastreux, avec à peine 6 % de femmes dans certaines galeries. Quel regard portez-vous sur le phénomène actuel mis en lumière ?
Anne Bourrassé – Je comprends la colère. Face aux inégalités, il y a une quasi-inertie du milieu de l’art. Aujourd’hui, en France, on estime qu’il y a environ 23% de femmes exposées en galerie. Il y a un décalage entre les discours qui nous font croire à des élans positifs pour l’égalité et les chiffres qui prouvent que nous en sommes encore loin. C’est là où l’affiche de La French est très intéressante : elle plante une réalité encore occultée. Aujourd’hui, 75% des étudiantes en école d’art en France sont des femmes. Comment expliquer cette dégringolade à 23% d’artistes femmes exposées en galerie ? Tout ça est causé par des tas de biais sexistes…
Depuis plusieurs décennies, une histoire de l’art féministe se densifie. Pourtant le monde de l’art semble redécouvrir à chaque fois l’existence de ces inégalités. Comment l’expliquer ?
AB – L’action du collectif La French reprend un visuel de 1986 des Guerilla Girls, un collectif anonyme d’artistes américaines. 40 ans plus tard, le constat reste le même : il y a toujours une minorité de femmes représentées en galerie. J’ai moi même découvert cette histoire après la sortie d’école puisque l’on m’avait enseigné une histoire de l’art par et pour les hommes. Pour écrire ce livre, je me suis plongée dans les recherches en histoire de l’art et je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup d’historiennes qui ont produit des travaux pour réhabiliter des tas d’artistes femmes. Et tant mieux qu’il y ait encore des découvertes et des redécouvertes. Je le constate sur les réseaux sociaux, chaque jour je découvre le nom d’une nouvelle artiste. C’est bon signe parce que cette histoire des artistes femmes n’est plus restreinte au milieu de l’art mais devient un sujet de culture populaire.
Il y a un vrai enjeu à quantifier les inégalités ?
AB – Quand je suis sortie d’école d’art, j’ai véritablement pris conscience de l’ampleur de ces inégalités. Je me suis mise à compter les noms d’artistes femmes sur les affiches, dans les expositions et les galeries. L’écart m’a paru faramineux. Quand on sait que les artistes femmes gagnent 43% de moins que les artistes hommes, qu’elles vendent en moyenne leurs premières œuvres trois ans après leurs confrères et qu’elles tiennent leur première exposition deux ans après, on ne peut plus nier cette réalité.
Vous ouvrez votre livre sur un chiffre qui donne le vertige… Il faudra attendre l’année 2146 pour atteindre l’égalité réelle entre les artistes hommes et les artistes femmes. Face à ce constat, comment ne pas être découragée ?
AB – Face aux nombreuses résistances patriarcales, j’ai co-fondé une association en 2019 qui s’appelle Contemporaines. On milite un peu partout en France pour l’égalité dans l’art. Au début, on était deux, et puis très vite, on a été plus de 70. Je puise énormément d’énergie dans cette solidarité, cette sororité même, au travers de la lutte féministe.
Votre essai regorge d’exemples d’artistes femmes qui ont connu le succès de leur vivant, et ce à toutes les époques. Pourtant, l’idée qu’elles ont été des exceptions a la peau dure. Cette invisibilisation volontaire n’est-elle pas une manière de justifier la captation des postes à responsabilité par les hommes ?
AB – Il y a un monopole des privilèges du côté masculin, qui se joue dès l’enseignement en école d’art. Depuis des siècles, il y a comme des lignées de sang et de cœur entre artistes hommes qui forment un boys’ club. Pendant longtemps, les femmes n’ont pas eu le droit d’être des artistes. Elles peuvent s’inscrire au Beaux-Arts de Paris depuis 1897 seulement, alors que les hommes y sont depuis 250 ans avant elles. Évidemment, certaines sont parvenues à devenir artistes avant et malgré ce système. Il y un écart historique qui a joué en défaveur de l’apparition des femmes, en tant qu’artistes mais aussi en tant que travailleuses de l’art, historiennes, commissaires d’expositions, critiques d’art, etc. Mais aujourd’hui, un changement s’amorce. Nous sommes dans des métiers très féminisés. Plus de la moitié des centres d’art en France sont dirigés par des femmes. Mais si on regarde qui est à la tête d’institutions culturelles avec des budgets importants, ce sont plutôt des hommes. Plus les femmes vont accéder à ces postes de pouvoir, plus la situation va évoluer, c’est certain.
Depuis plusieurs années, les rétrospectives consacrées à des artistes femmes se multiplient. Mais la véritable clé de voûte serait d’acquérir davantage leurs œuvres dans les collections permanentes des musées ?
AB – Tout à fait. Dans les musées nationaux, on compte 6% d’artistes femmes. Ça veut aussi dire 94% d’hommes. Il faut questionner les commissions d’acquisition. Comment les œuvres entrent dans ces collections ? N’y aurait-il pas davantage d’initiatives à mettre en place pour la parité ? Est-ce qu’il y a des modes d’actions plus radicales pour faire changer les choses ? Dans le livre, je pose beaucoup de problématiques qui, j’espère, seront prises en main ou en tout cas seront étudiées par des personnes qui ont les capacités de réaliser ces changements. C’est facile pour un musée de se targuer d’être féministe si dans sa programmation éphémère il met en avant des œuvres d’artistes femmes, mais ça n’est pas du tout représentatif de la réalité de ses collections.
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