En recevant leurs diplômes, les élèves de CentraleSupélec ont dénoncé un système qui favorise le lobbying des industries des énergies fossiles et de l’armement dans leur école, laisse perdurer le sexisme et refuse de se remettre en question.

La cérémonie de remise de diplômes de CentraleSupélec vendredi 19 juin n’a pas été un long fleuve tranquille pour des parents rosissant de fierté. Sous « la chaleur anormale en ce jour de canicule, énième signal du réchauffement climatique », les élèves diplômé·es se sont dressés contre le modèle de société que propose leur école et le monde du travail qui les attend.
Elles et ils ont dénoncé le refus de tout débat et parole critique sur ces orientations. Il fut question de violences sexistes et sexuelles, d’exploitation d’énergies fossiles, de colonialisme extractiviste, de fourniture d’armes… Les élèves ont lancé un appel à suivre, réellement, une « boussole humaniste » pour que le progrès scientifique et technique ne soit pas mis au service du pire.
« Nous ne sommes pas les premiers, et ne serons pas les derniers »
Sur son compte LinkedIn, une des élèves, Lucie R écrit : « Nous ne sommes pas les premiers, et ne serons pas les derniers, à utiliser ce moment d’expression pour véhiculer une vision renouvelée du métier d’ingénieur, à la hauteur des enjeux climatiques, en opposition franche et revendiquée avec l’industrie de l’armement, de l’industrie lourde, de l’aviation – lourdement présentes dans nos cursus et les carrières de sortie. Merci aux prises de positions passées. » Des engagements d’élèves qui semblent rester sans réponse.
En 2022 par exemple les diplômé·es d’AgroParisTech, dénonçaient le rôle social et écologique des écoles d’ingénieurs. Et appelaient à la désertion.
Lire : L’appel à la désertion des diplômé.es d’AgroParisTech (2022)
Mais cette jeune diplômée note aussi : « l’école a supprimé de la vidéo de la cérémonie deux des six discours des élèves, quelques semaines seulement après avoir menacé d’expulsion des élèves du collectif CS en lutte pour avoir protesté pacifiquement lors d’une table ronde mettant en scène un des partenaires de l’école. » La vidéo des discours « contre l’ordre dominant » partagée sur youtube (ci-dessous) ne compte en effet que quatre interventions.
Apprentissages neutres ?
« On nous dit que l’école et nos apprentissages doivent être neutres, mais l’école a une opinion très marquée sur ce qui est vu comme neutre. La place des industries de l’armement ou des énergies fossiles dans l’école, et leur lobbying constant auprès des élèves, sont systématiquement légitimés par la direction. Au point de refuser d’imposer des critères sur des partenaires dont les activités sont néfastes pour la vie humaine et non humaine. On baigne dans un environnement qui nous bourre le crâne aux enjeux de productivité, sans jamais réfléchir au pourquoi de la production » déplore un élève.
Sur la question des violences sexistes et sexuelles, l’élève qui prend la parole assène des chiffres bruts : « notre promotion ne compte que 21% de femmes, ce qui est problématique pour le métier d’ingénieur et pour les violences patriarcales que ça engendre sur le campus. Elle rappelle que CentraleSupélec a été la première école à réaliser une étude sur les violences sexistes et sexuelles en 2021. 9 viols signalés, 77 victimes d’agression sexuelle, plusieurs centaines de propos sexistes. Elle exprime sa colère « envers tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont participé activement ou passivement à ce climat de violence ». Elle a ensuite relativisé le « mérite » des diplômé·es, issus de milieux privilégiés.
Ce que l’école ne veut pas entendre
Sur LinkedIn Lucie R s’insurge : « Le rôle de l’industrie française dans le réchauffement climatique, dans l’armement des conflits partout dans le monde et dans l’extraction minière massive néo coloniale n’est plus à prouver. Alors qu’elle prétend former des ingénieur.es éthiques, CentraleSupélec nous a exposé.es, sans distinction aucune, aux entreprises de l’armement, du luxe, de la pétrochimie – comme si nos choix de carrière étaient apolitiques, simples fruits de l’ambition et du prestige de nos diplômes.
CentraleSupélec est aussi un terreau de violences sexistes et sexuelles documentées. Des auteur.es de ces violences ont été diplômé.es vendredi dernier sans que leur « compétence éthique » ait été remise en question, quand le diplôme de militant.es pacifistes et écologistes dans les promotions d’en dessous est, lui, menacé. » Illustration du refus du débat que les diplômé·es critiquaient précisément dans leurs discours.
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