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« Frapper n’est pas aimer »

par Isabelle Germain

Des victimes persuadées d’être coupables. Pendant des mois, Natacha Henry s’est plongée dans le quotidien des femmes battues. Elle les a écoutées, a suivi leur parcours pour se reconstruire. Elle a enquêté auprès de la police, de la justice, des associations surtout. Et rend des hommages appuyés à ces femmes et ces hommes qui aident les victimes avec intelligence, générosité et très peu de moyens. Car cette violence, qui touche une femme sur 10, est tue. Et ce qui n’est pas médiatisé n’est pas aidé. Frapper n’est pas aimer, Denoël, en librairie dès aujourd’hui.

frapper n'est pas aimerCe sont d’abord des paroles qui entraînent les femmes dans une descente aux enfers. Puis des paroles qui leur feront retrouver le goût de vivre.

D’abord les paroles de ces hommes qui dévalorisent, isolent, mettent sous emprise ces femmes qu’ils persuadent d’être responsables des coups qu’elles prennent.

C’est toujours à cause d’elle qu’il s’énerve. Si elle avait été plus disponible, gentille, meilleure cuisinière, si elle avait rangé le pull comme il l’a dit. Mais elle est tellement nulle !… A force de le répéter, elle finit par le croire. Puis il s’excuse, elle le croit encore. Il lui fait tellement d’honneur de ne pas la jeter dehors comme un chien, elle, la moins que rien !… Alors elle prend les coups.

L’entourage n’y voit pas grand chose. Au début, ça peut ressembler à de l’amour, il ne veut pas qu’elle travaille à l’extérieur, il l’accompagne dès qu’elle met le nez dehors, il la coupe de ses proches. Cela ressemble à un amour exclusif parfois. C’est de la mise sous emprise.

Elle sent bien qu’il faut partir, mais elle ne voit pas comment, ni pour aller où. Et puis elle a peur que ce soit pire dehors, qu’il la retrouve et qu’il tape encore plus fort. Voire qu’il la tue comme c’est le cas d’une femme, tous les deux jours et demi en France. Natacha Henry raconte cette histoire saisissante d’une victime qui arrive devant un foyer pour femme battue, loin de son domicile. Pétrifiée, elle refuse de sortir du taxi qui l’a conduite. Malgré l’insistance du chauffeur, celle des responsables du foyer, elle préfèrera repartir vers son bourreau.

Mais il y a aussi les paroles qui aident à se reconstruire. Dans les « ateliers de couture », ces femmes créent, fabriquent, expriment leurs idées. C’est l’occasion de leur faire comprendre qu’elles ne sont pas les minables que leur compagnon a décrites « quand tu penses qu’on est zéro et qu’on a réussi à faire ça » dit Fatou à la fin d’un défilé organisé par l’atelier de couture. Et petit à petit se reconstruit l’estime de soi qui rendra ces femmes autonomes et les empêchera de retomber dans les bras d’un pervers.

Tous les milieux sociaux

« Frapper n’est pas aimer », il faut le dire, il faut en finir avec cette omerta généralisée. La « violence conjugale » n’est pas le fait d’hommes en déroute sociale comme on pourrait trop facilement l’imaginer. Elle touche tous les milieux. Les plus bourgeois n’apparaissent pas clairement dans les statistiques. Non par absence de violence mais parce que les femmes ne rencontrent pas souvent les travailleurs sociaux dans ces milieux-là. Et puis leur époux est souvent un notable de la ville qui va nier les faits et la faire passer pour folle… Ce que croiront bien volontiers ceux qui auraient dû aider la femme.

Aujourd’hui, bien qu’en 2010 la violence faite aux femmes soit enfin considérée comme une « grande cause nationale », ce fléau est encore mal compris et minimisé. Lorsqu’un homme violent passe aux actes et tue sa compagne, les médias parlent de « crime passionnel », de « drame de l’amour », de « différent conjugal »… Décalage entre les mots et la réalité des faits … « Tuée par son amoureux éconduit ». « Un amoureux éconduit, quand on a seize ans, c’est un garçon qui envoie des mots d’amour, balbutie des compliments et demande à une amie d’intercéder en sa faveur » écrit Natacha Henry… Pas le type qui s’introduit par effraction chez son ex-petite amie, la viole et la tue après avoir endormi sa mère à l’éther. Pourtant, dans les journaux, c’est ainsi qu’on appelle cet assassin. Un « amoureux éconduit » ? Non, « frapper n’est pas aimer ».

Lire aussi :

Loi sur les violences conjugales : le dossier

Natacha Henry sur France Inter ce matin

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17 commentaires

17 commentaires

Linmark 9 novembre 2010 - 17:36


Wow. Forcément.
« Violences conjugales »= »Femmes battues »
Oui, les violences contre les femmes sont un drame, oui les médiatiser c’est bien…
Mais arrêtons avec le sexisme ! Surtout sur ce sujet ! L’émission de France Inter de ce matin a évité ne serait-ce qu’une mention du drame des hommes battus…
Ah, c’est moins facile, sûr, et il y a moins de témoignages, sûr, mais évidemment il y en a moins parce qu’ils sont oubliés…

Donc voilà. C’est bien beau de dénoncer les mâles.

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Paty 9 novembre 2010 - 18:23

Pour épondre à Linmark, pourrait-il nous dire combien y a-t-il d’homme mort par an sous les coups de sa femme ?

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C. Sauvage 9 novembre 2010 - 18:23

Bravo à Natacha et Audrey Pulvar! Plus on parlera de ce sujet et plus on permettra une prise de conscience collective – et individuelle- qui permettra à des victimes de sortir de cette horreur.
Quant à Linmark, peut-il sortir de ce « Et les hommes battus? » Les victimes sont d’abord des femmes. Faites ce que vous voulez pour changer les choses mais n’utilisez pas ce genre d’argument pour ne rien faire.
Un mâle en colère

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Martin Dufresne 9 novembre 2010 - 18:29

Linmark, il y a moins d’hommes battus parce que a) les femmes terrorisent systématiquement leur conjoint beaucoup moins souvent que le contraire; b) les hommes disposent plus facilement de ressources pour échapper aux rapports toxiques (argent, emploi, souci moindre des enfants); c) il est encore beaucoup plus facile de discréditer les affirmations d’une femme que celles d’un homme dans notre société patriarcale.
À preuve, votre empressement à jouer cette carte de l’inversion.

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ronai ernestine 9 novembre 2010 - 21:56

bravo pour votre interview, vous expliquez clairement les mécanismes de la violence
faite aux femmes et les repercussions sur les enfants
bon courage pour la promotion de votre livre
ernestine ronai, responsable de l’Observatoire des violences faites aux femmes du conseil general de la seine saint denis

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Linmark 10 novembre 2010 - 09:19

http://www.francesoir.fr/divers/hommes-battus-les-oublies-des-violences-conjugales

« Les victimes sont d’abord des femmes. »
Pas tant que ça.

« pourrait-il nous dire combien y a-t-il d’homme mort par an sous les coups de sa femme ? »

Non. Pourquoi ? Parce que personne a fait les études en France. Pourquoi ? Parce que vous n’en parlez pas. Parce qu’évidemment les femmes sont victimes. Parce que quand un homme se fait battre et finit un jour par se défendre, il se fait embarquer. Parce que quand il porte plainte la police se moque de lui, et qu’il n’est pas censé exister.

« Des études sérieuses et sans préjugés ont prouvé qu’il y a eu 8 % de femmes battues et 7 % d’hommes battus au Québec ces cinq dernières années. Pourquoi les choses seraient-elles différentes en France ? »

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Linmark 10 novembre 2010 - 09:21

Ou selon Wikipedia :

« Au point de vue homicides conjugaux, il meurt, selon l’enquête conjointe de la police et de la gendarmerie portant sur 2003-2004, un homme tous les seize jours, et selon l’enquête portant sur 2006 et publiée par le ministère de la Parité, un homme tous les treize jours.

Malheureusement, un certain nombre de violences graves perpétrées contre les pères par les mères dans les couples en situation de divorce ne sont pas comptabilisées comme « violences conjugales ». Il s’agit notamment des fausses accusations de violences physiques ou sexuelles à l’encontre des enfants, du délit de non-représentation des enfants très peu sanctionné en France lorsqu’il est le fait d’une mère, de l’aliénation parentale des enfants, des déménagements à longue distance rendant difficiles le droit de visite du père. »

(http://fr.wikipedia.org/wiki/Violence_conjugale)

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Caroline Rohmer 10 novembre 2010 - 11:54

Bravo d’avoir publié un livre sur un sujet si sensible, et d’avoir choisi un angle optimiste. C’est bien de montrer le chemin de ces femmes vers la sortie de violences!

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AnnieB 13 novembre 2010 - 10:58

je n’ai pas encore lu le livre de Natacha et vais me précipiter mais n’oublions pas de parler de l’alcool aussi souvent corrélé à la violence et qui la décuple..et alors pourquoi boit on etc… pourquoi se drogue t on..

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de profundis 13 novembre 2010 - 14:15

Pas sûr que l’alcool soit déterminant dans la violence. Il accroît mais les ressorts de la violence sont ailleurs.

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angepasse 15 novembre 2010 - 12:37

Ce qui est surtout inquiétant c’est que le gouvernement opte pour une minute de silence pour un « élu » qui a frappé sa femme à mort pendant plus de 10 minutes, c’est d’avoir un macho commme le judoka élu ettouti quanti.
Il existe aussi des hommes battus… ou traités comme des chiens par leurs femmes… la société est malade de tout ce petit monde./..

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Jeanne38 15 novembre 2010 - 16:35

Elle sent bien qu’il faut partir, mais elle ne voit pas comment, ni pour aller où.
Et quand il y a des enfants au milieu, c’est encore pire : les trainer dans un foyer ? Quoi leur donner à manger quand on ne travaille pas ? Une mère battue préfèrera se laisser battre plutôt que risquer de mettre ses enfants dans le besoin.
Avant d’être une femme battue, la femme est souvent dépendante, finacièrement et psychologiquement. Une mineure qui passe de la tutelle de son père à la tutelle de son mari.
Encore une fois, les filles ne sont pas assez encouragées à être totalement indépendantes, et comptent trop sur l’appui d’un mari. Une fois que le piège s’est refermé, difficile de s’en dépétrer …

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PierreC 0678589621 17 novembre 2010 - 14:15

L’origine de la violence conjugale est complexe. On retrouve souvent sinon toujours une violence physique ou morale dans l’enfance du ou des protagonistes (violences incestueuses ou équivalentes)
Cf. http://www.genocides.over-blog.com ce qu’il en coûte de se taire ou de parler. « Ce qui n’est pas médiatisé n’est pas aidé »

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PierreC 0678589621 17 novembre 2010 - 15:18

J’ai saisi l’existence de Nouvelles-news ce midi sur France Culture ou France Inter (emission avec Jérômze Bouvier). Je ne suis qu’un piètre écrivain, mais mettre sur Internet ce que j’ai vu et vécu m’a sembler nécessaire, et même indispensable. Il est impossible de taire ce dont on a été directement témoin, d’autant que les informations récoltées au cours des années suivantes (à la suite de mon enquête personnelle) et parfois incidemment) les corrobore. Ce n’est pas parce que ces « choses » ont toujours existées qu’elles doivent continuer. Tout dire prendrait mille pages. J’ai essayé de dire le plus apparent-vérifiable en 25 – 30 pages. On peut se reporter à Eva Thomas « Le sang des mots » chez DDB, 2002, pour comprendre de quoi tout cela relève. Contrairement à ce que dis(ai)ent les psychanalystes (Cf. Roger Perron dans le dico d’Alain de Mijolla, il ne s’agit pas de « fanstasmes oedipiens ». C’est le silence des familles et des institutions qui est à « violer ».

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marinodufrenois@sfr.fr 9 janvier 2011 - 12:43

« Frapper n’est pas aimer », tout un programme qui ne s’adapte pas qu’aux femmes, mais beaucoup aux enfants qui perpétuent ce qu' »ils ont vécu.
Encore que les coups laissent des traces visibles alors que l’emprise psychologique est bien plus compliquée à décerner.
Commençons à apprendre aux petites filles à se préserver au lieu de leur raconter des histoires de prince charmant, au lieu de leur apprendre à s’habiller en princesse, au lieu de leur apprendre à montrer leurs atouts alors qu’elles ne sont pas en mesure de contrôler leurs effets, les minijupes ras-des-fesses ou les string qui dépassent du pantalon, les faux-seins à 15j ans…………..on en voit des horreurs aujourd’hui ! coupable la société de consommation, coupables les parents

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Diké 23 octobre 2012 - 14:42

Une femme battue n’est pas forcément une femme mineure et dépendante. Une femme battue est une femme. Point. Piégée peut-être, en tout cas très seule, abandonnée par la société qui préfère souvent voir une dispute conjugale quand a lieu un acte de violence, ou blâmer la victime parce qu’elle tolère ce que fait son mari. Mais être battue ne signifie pas tolérer la violence.
On peut être battue sans être passive, en regardant son mari dans les yeux et en lui disant d’arrêter. Une femme battue ne se « laisse pas » battre : elle n’accepte pas la violence, elle la subit, c’est tout.

Dernière chose : une femme battue ne va accepter les coups pour protéger ses enfants. Ne cherchez pas à donner des excuses aux femmes battues. Elles n’ont pas à se justifier des actes commis par leur conjoint. Accepter la violence conjugale, c’est au contraire envoyer un très mauvais message aux enfants. Les femmes battues ne protègent pas leurs enfants en s’exposant à leur place, mais plutôt en prenant la parole pour expliquer que cette violence est intolérable et que le seul responsable, c’est l’aggresseur.

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09 Aziza 12 novembre 2012 - 14:46

@linmark: je suis travailleur social, et en 30 ans de carrière, je n’ai jamais vu d’hommes victimes de violences; des femmes, énormément,( dont 2 qui ont été assassinées par leur conjoint) Les hommes victimes de violence existent, mais celles-ci sont surtout psychologiques et verbales, et statistiquement infimes par rapport aux violences faites aux femmes. Quand au syndrome d’aliénation parentale que vous évoquez, il n’existe pas! C’est une invention d’un psychologue américain, Gardner, qui par ailleurs était pour les rapports entre enfants et adultes (!), et ses théories n’ont jamais été corroborés par aucune étude scientifique. la majorité des tribunaux, aux USA comme ailleurs, ne considère pas comme valable l’allégation de ce syndrome dans les conflits de séparation.

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