« Il faut recadrer la discussion. Vous parlez de gouvernance, de finance, de bonus… Mais la vraie crise est celle des pays aux revenus les plus faibles ! C’est cela qu’il faut voir, bon sang ! Eux n’ont aucun filet de protection contre ce qui se passe, contrairement aux pays développés. » C’est ainsi que Ngozi Okonjo-Iweala, Directrice générale de la Banque Mondiale, a interpellé hier les participants à la table ronde à laquelle elle prenait part dans le cadre de la deuxième édition d’un colloque intitulé « Nouveau Monde, Nouveau Capitalisme » ouvert par Nicolas Sarkozy.
Cette table ronde, dont le sujet était « Nouveau monde, nouvelle gouvernance ? » rassemblait des acteurs éminents de l’économie globale, dont le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, le directeur de la London School of Economics, Howard Davies; le ministre du budget Eric Woerth. Y participaient également Chris Bryant, ministre délégué aux Affaires Européennes britannique; Bozidar Djelic, vice Premier ministre et ministre des affaires européennes de Serbie et Pierre Lellouche, Secrétaire d’Etat aux Affaires Européennes.
Ngozi Okonjo-Iweala interrompait ainsi un ronronnement sourd des panelistes sur la façon de restructurer la gouvernance via l’élimination des paradis fiscaux, les impôts globaux telle la taxe sur le CO2 … Et autres outils de financement dont il a été largement question durant cette dernière année « grâce aux » crises financière et économique mondiales.
Pays pauvres sans filet de protection
Préoccupation majeure d’Okonjo-Iweala, seule personne originaire d’un pays du Sud – et plus précisément d’Afrique (Nigeria) – à cette table ronde : les réflexions telles qu’elles sont menées et débattues actuellement oublient trop souvent « les pays aux plus faibles revenus » qui subissent les pires effets de la crise mais dont on entend trop peu parler. Les pays développés ont des filets de protection tels leurs systèmes bancaires, les outils financiers etc. Mais les pays aux revenus les plus faibles, eux n’ont eu que l’aide de la Banque Mondiale pour les soutenir l’année passée.
« Il faut renforcer et réformer la gouvernance de telles institutions. Il faut renforcer les voix des pays aux revenus les plus faibles au sein de la Banque Mondiale. Aujourd’hui, nous avons augmenté le nombre de leurs sièges au conseil d’administration mais ce n’est pas suffisant, il faut les amener à un niveau de parité, 50-50 »
Certainement influencés par l’actualité récente, les intervenants ont à plusieurs reprises, fait référence à un monde futur vraisemblablement de nature bipolaire, avec les États-Unis d’un côté et la Chine de l’autre. A cela, Okonjo-Iweala a rétorqué : « Nous sommes en réalité dans un monde multipolaire, et non un monde bipolaire. » Certes, la Chine est de plus en plus présente mais la directrice générale de la Banque Mondiale a souligné que si l’empire du milieu voulait dorénavant être véritablement considéré comme un acteur majeur à l’échelle globale, il lui faudra cesser de penser exclusivement à sa propre croissance et commencer à « changer un certain nombre de choses ». C’est ainsi qu’elle a appelé Pékin, notamment, à se préoccuper de sa responsabilité en termes d’impact sur l’environnement et en termes de droits de l’homme.
Ne pas reprendre le business as usual
« Attention, une fois que la poussière sera retombée, ne reprenons pas les affaires comme si de rien n’était. Nous allons être amenés à faire face à un nouveau monde, beaucoup plus volatile. Nous allons vraisemblablement avoir à gérer des crises continues, y compris la crise de l’eau », a-t-elle assené à la salle.
Elle a évoqué trois raisons principales. D’abord, les économies des pays émergents croissent à une très grande vitesse et ces pays seront les moteurs de la croissance mondiale à venir. Il s’agit donc d’un basculement des pouvoirs et des rôles auxquels il faudra s’ajuster. C’est donc la première source potentielle de tensions. Ensuite, non seulement le progrès technique évolue à une vitesse toujours plus rapide mais son champ d’application s’élargit aussi de façon phénoménale, ouvrant ainsi la voie à plus de possibilités mais aussi à plus de risques. Enfin, il y a le risque de tensions sociales : la croissance de la population mondiale mettra la pression sur les moyens de production de nourriture et sur les stocks…
Pour finir de dresser ce portrait cataclysmique, la directrice générale de la Banque Mondiale a prévenu que dans de telles conditions, même les pays qui ont pu connaître la guerre par le passé et se sont pacifiés auront vraisemblablement de grandes chances de retourner en état de guerre.
Allant dans son sens, et citant sa propre famille, Chris Bryant, le ministre délégué aux Affaires européennes en Grande-Bretagne, a déclaré que « la richesse va de pair avec les responsabilités. La richesse est un investissement en responsabilité pour l’avenir ».
Ministre de l’économie, de l’industrie et de l’emploi; Jean-Paul Fitoussi, é conomiste, Président de l’OFCE ou encore Enrico Letta, Député italien, vice-président du Parti Démocrate.
