Depuis 2023, les rues de Barcelone prennent des noms de femmes de notre Histoire. Une initiative qui résonne avec l’annonce de 72 femmes scientifiques prochainement inscrites sur la Tour Eiffel. L’espace public s’ouvre enfin aux femmes.

« Les noms des plus grands savants qui ont honoré la France depuis 1789 jusqu’à nos jours ». C’était le projet de Gustave Eiffel lorsque la Tour Eiffel a été érigée en 1889 : une frise dorée entourant le bâtiment pour rendre hommage aux « grands hommes ». Les femmes en étaient d’office exclues. Mais cette époque est révolue. Depuis le 26 janvier 2026 c’est officiel : 72 noms de femmes scientifiques vont être inscrits sur le monument en 2027. Un mouvement similaire émerge à Barcelone, où les rues sont de plus en plus nombreuses à être baptisées, et rebaptisées pour certaines, par des noms de femmes.
Ces dernières années, la ville de Barcelone s’est engagée à féminiser l’espace public. Une démarche qui passe d’abord par la féminisation des noms de ses rues. Sur les 89 noms approuvés depuis 2023 par la mairie pour des nouvelles rues, places et jardins, 58,3 % sont des noms de femmes. Dernière annonce en date : 15 femmes donneront leur nom à des nouvelles rues dans six quartiers de la ville.
Repenser les modèles féminins
Jusqu’à présent, les quelques noms de femmes qui désignaient des rues en Europe faisaient référence, en grande partie, à des saintes, des « Notre-Dame », quelques reines ou des « filles de ». Une étude de la plateforme Mapping Diversity a révélé que sur 32 villes européennes importantes, réparties dans 19 pays, la Vierge Marie est le nom le plus fréquent, avec 365 rues. À titre de comparaison, l’homme le plus populaire, Saint-Paul, a 28 noms de rue. Sainte-Anne a donné son nom à 35 rues dans 19 villes différentes. Quand les hommes, eux, trouvent de nombreux modèles d’artistes, scientifiques, chercheurs, écrivains, hommes politiques, chefs de guerre et sportifs dans ces noms de rues.
Lire : « Des hommes et quelques saintes : les noms de rues en Europe«
Qui sont ces 15 femmes ?
Les quinze nouveaux noms sélectionnés par la ville de Barcelone célèbrent de nouveaux modèles féminins : militantes féministes, anti-franquistes et défenseuses de la langue catalane.
Parmi elles, certaines ont marqué la société espagnole. La rue Victoria Escrich Vidal rend hommage à la militante locale engagée pour la démolition des tours de l’ancienne prison pour femmes de la Trinitat Vella. La place Regina Opisso Sala a choisi cette écrivaine et journaliste, originaire de Tarragone, pour avoir été l’une des premières femmes journalistes et écrivaines actives au début du XXe siècle. Il y a également Carme Ribé Ferrer, bibliothécaire et chercheuse défenseuse d’une littérature jeunesse en catalan, tout comme Aina Moll Marquès, linguiste et philologue majorquine qui s’est battue pour la normalisation du catalan. Parmi les figures féminines issues des arts, la danseuse catalane Rosa Mauri Segura, figure majeure du ballet classique du XIXe siècle, ainsi que la photographe Colita, connue pour avoir immortalisé la Nova Cançó, le flamenco, la Gauche Divine et la fin du franquisme.
La mairie de Barcelone fait également la part belle aux militantes pour les droits des femmes. Comme la militante féministe Mercè Comaposada. Ce projet compte aussi des femmes engagées en politique, telles que la psychologue catalane Dolors Renau, ancienne députée au Congrès, députée européenne et présidente de l’Internationale socialiste des femmes, ainsi que Nativitat Yarza, première femme élue maire en Catalogne.
D’autres figures étrangères font également partie du projet. Comme Hannah Arendt, philosophe germano-américaine, Simone Weil, philosophe française, et Dora Maar, photographe et artiste surréaliste française.
La ville au féminin
Parmi les rues sélectionnées par le projet de la mairie de Barcelone, certaines rues ou places existent déjà. Mais sous un autre nom.
C’est le cas de la rue Aviador Ruiz de Alda, à la Marina de Port, qui sera remplacée par la rue Mercedes Núñez Targa. Cette femme politique républicaine a survécu à la déportation au camp de Ravensbrück. Elle a ensuite consacré sa vie à combattre le fascisme, en étant militante anti-franquiste et membre active de la résistance française. Ce changement de nom s’inscrit dans l’application de la loi sur la mémoire démocratique, votée en 2007 en Espagne pour réhabiliter des victimes de la guerre civile espagnole et du régime franquiste.
Même chose pour le rond-point Manolo Vital qui devient le rond-point Manolo Vital i Carme Vilà. Ce couple de militants était engagé pour l’alphabétisation des femmes âgées dans le quartier de Torre Baró.
Pour la ville de Barcelone, il s’agit ici de réparer un impair : l’invisibilisation des femmes de notre Histoire. En Europe, plus de 90 % de ces rues portent un nom d’homme, selon Mapping Diversity, qui a analysé 145.933 rues dans 32 villes européennes. Sur les 56.852 rues qui portent le nom d’une personne, seulement 9,2 % sont celui d’une femme, soit 5.247, et 51.305 rues portent le nom d’un homme, soit 90,2 %.
L’espace public est encore à l’image des hommes qui le peuplent. Mais de Barcelone à Paris, les femmes commencent à l’investir symboliquement et à façonner notre culture commune.
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