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Plaidoyer pour une économie féministe

par Isabelle Germain

Qu’est-ce qu’une politique économique féministe ? Nous vous invitons à la réflexion avec Celia V. Harquail et Marion Chapsal de Mourgues. La première est consultante aux Etats-Unis, la seconde en France. Elles accompagnent les dirigeant.e.s d’entreprises vers une économie féministe.

Et si une politique économique féministe était la voie royale pour « le monde d’après » ? La crise sanitaire mondiale a mis en lumière le travail caché et gratuit ou mal rémunéré des femmes qui soignent, nourrissent, éduquent… Ces « soldates du care » ont été en première ligne. Ce qui doit interroger sur « la valeur sociale des métiers » et la valorisation de métiers exercés majoritairement par des femmes. Des métiers et du travail gratuit sans lesquels la société s’effondrerait ! Mais pas seulement.

Certaines féministes ont aussi voulu montrer que les pays dirigés par des femmes avaient su mieux faire face à la crise sanitaire. Mais c’était un débat piégé. Celles qui défendent cette idée sont accusées de tenir des discours essentialistes qui expliqueraient la réussite des dirigeantes par des « qualités féminines » innées et, du coup, enfermerait toutes les femmes dans ces seules qualités féminines. Fin de la discussion ? Dommage. Ces qualités prétendues « féminines » sont avant tout le fruit d’une construction sociale, d’un conditionnement, d’une éducation qui poussent les femmes à prendre soin des autres et les hommes à conquérir, gagner, dominer en faisant feu de tout bois. Pour les dirigeants hommes survitaminés à la gagne, le « principe de précaution » est « un truc de gonzesse ». Et la croissance économique est présentée comme le seul horizon possible même si elle détruit le système immunitaire de la planète comme le dit Coline Serreau. La pensée unique de l’économie se fonde sur ces valeurs dites masculines.

Une politique économique féministe placerait les rôles sociaux, métiers et valeurs dévolus aux femmes au cœur du système économique (et du coup les rendrait attractifs pour les hommes au passage.) Une dirigeante, Jacinda Ardern en Nouvelle-Zélande a commencé à mettre en place cette politique féministe (et elle continue). En Nouvelle-Zélande, tout part du « care ».

Ni masculine, ni féminine : une économie féministe !

 Celia V. Harquail auteure d’un livre plaidoyer pour une économie féministe* a été interviewée et traduite en français par Marion Chapsal de Mourgues. Elle commence par dire ce que n’est pas une économie féministe : « Ce n’est pas une économie qui célèbre les qualités dites «féminines» et ce n’est pas une économie qui rejette ou dénigre toutes les qualités «masculines»... Nous n’avons pas besoin de donner un genre à notre économie, car les valeurs dont nous avons besoin dans notre économie ne sont ni ‘masculines’ ni ‘féminines’. Les valeurs dont nous avons besoin dans notre économie sont féministes. » Elle plaide donc pour « le féminisme, les valeurs du féminisme, l’objectif du féminisme » et indique comment nous devons l’intégrer dans l’économie.

Son discours vise les responsables politiques et les dirigeant.e.s d’entreprises. Pour des dirigeant.e.s qui ont appris en école de commerce que le but numéro un des entreprises est de gagner de l’argent, faire des profits et enrichir ceux qui détiennent son capital, le discours est déstabilisant. Le but premier d’une entreprise féministe est la production de biens et de services utiles. 

Selon elle « les entreprises féministes défient et modifient la dynamique de pouvoir conventionnelle ». Dans l’économie « conventionnelle »,  l’entreprise conçoit des systèmes pour tirer profit des ressources de ses parties prenantes et maintenir une sorte de domination et de contrôle sur eux. Les parties prenantes étant les fournisseurs, salariés, clients…. Les entreprises féministes au contraire sont conçues pour subvenir aux besoins de leurs parties prenantes et les aider à prospérer.

« Nous allons défier et changer les systèmes de pouvoir qui créent l’oppression et soutiennent la domination. En démantelant ces systèmes, nous construirons également de nouveaux systèmes qui soutiennent l’égalité et la justice, qui soutiennent la participation de chacun d’entre nous, qui soutiennent le soin, le « care » et les relations, et qui, finalement, offriront et mettront à disposition ce dont nous avons tous besoin pour prospérer » affirme-t-elle.
Et ce n’est pas tout : « L’expression  ‘mettre à disposition’ est très importante dans l’économie féministe. Au lieu de se concentrer sur l’achat et la vente à but lucratif, l’économie féministe examine un domaine d’activité beaucoup plus vaste. L’économie féministe se concentre sur ce que nous faisons pour mettre à disposition et fournir aux uns et aux autres ce dont chacun et chaque système vivant a besoin. 

Economie du « care »

Une économie féministe est décolonisée, car aucune oppression n’existe. Une économie féministe évolue et est guidée par des processus démocratiques auxquels nous participons tous. Une économie féministe est régénératrice ; non seulement elle remplace et restaure ce qu’elle utilise, mais elle crée également une valeur entièrement nouvelle. Et, une économie féministe est au service de tous.

Pour accéder à cette économie féministe, nous devons donner la priorité au système de soins, au « care ». Nous devons soutenir et nous concentrer sur les relations. Et finalement, nous devons comprendre que notre objectif est de subvenir à nos besoins. Il ne s’agit pas de gagner de l’argent, mais de se procurer les ressources dont nous avons tous besoin pour que nous puissions tous prospérer. 

Comme nous le reconnaissons maintenant, les objectifs et l’intention d’une économie féministe sont fondamentalement différents de ce qui se passe actuellement dans notre économie.»

Son programme est assez proche de la théorie du donut préconisée par Kate Raworth. Il préconise de suivre à la lettre les objectifs de développement durable (ODD) fixés par l’ONU.

Mais elle tient à le préciser : avoir davantage de femmes à tous les niveaux de l’entreprise ne suffit pas si ces femmes appliquent les principes d’une économie « conventionnelle » patriarcale. « Ce dont nous avons besoin, ce sont des entreprises féministes, des entreprises organisées autour des principes du féminisme et destinées à remettre en question et à changer les systèmes de pouvoir. »

Nouveaux indicateurs de réussite

Mais comment opérer le virage à 180 degrés ? Comment de telles entreprises pourront trouver des capitaux si elles ne peuvent pas promettre une rentabilité à deux chiffres à leurs investisseurs ? D’abord, il n’est pas impossible de gagner de l’argent avec des entreprises féministes mais il faudra sans doute que les apporteurs de capitaux s’habituent à des retours sur investissement plus faibles. Le crowdfunding, la philanthropie peuvent aider à démarrer ces entreprises et les pouvoirs publics peuvent mettre en place des financements pour un nouvel écosystème. Ils doivent revoir leurs critères de soutien des entreprises (comme l’a fait la ville d’Amsterdam quand elle a adopté la théorie du Donut).

Pour Celia V. Harquail, notre économie est aujourd’hui basée sur la souffrance et la dépendance. Elle crée des besoins des manques des frustrations qui ne peuvent être assouvis que par la consommation. Dans une économie féministe, la consommation répond à des besoins réels et procure du plaisir, pas de la souffrance.

Mais il s’agit d’une transformation de fond du système. Pas de mesures cosmétiques. Quand on évoque la taxation des « externalités négatives » avec Celia V. Harquail , elle bondit. C’est un concept d’économie patriarcale. Les « externalités négatives » sont les dégâts causés par une activité économique qui gagne de l’argent. Produire mais en polluant son environnement. Au lieu de taxer les entreprises qui polluent, il faut mettre en place des systèmes de prévention et d’élimination de la pollution. Et orienter les financements publics vers les entreprises vertueuses. C’est, selon la consultante américaine, l’ensemble des critères de réussite des entreprises qu’il faut revoir. La dernière ligne du bilan comptable, la rentabilité, est un critère antiféministe. 

Changer de thermomètre 

Ce qui rejoint le sujet des indicateurs de richesse qui sont aussi le reflet d’une économie patriarcale. C’est le produit intérieur brut (PIB) qui mesure la richesse aujourd’hui. Mais il se compose d’éléments discutables et oublie des richesses essentielles. Etre malade par exemple fait augmenter le produit intérieur brut (PIB), donc la croissance économique, puisque être malade conduit à payer des médecins et acheter des médicaments. En revanche, tout le travail de soin, de prévention des maladies, d’hygiène… réalisé majoritairement par des femmes ne compte pas dans le PIB. Quand une femme perd son emploi parce qu’aucun mode de garde n’est possible pour ses enfants, le PIB ne s’en trouve pas amélioré : son salaire à elle n’y entre plus et celui des personnes qui auraient pu s’occuper de ses enfants non plus. Dominique Méda et Hélène Périvier avaient pourtant calculé, dans l’ouvrage « Le deuxième âge de l’émancipation » paru en 2007, que le travail des femmes améliore les comptes sociaux de l’Etat. Rappelons  au passage, que le travail de bricolage et de jardinage domestique  compté dans le PIB… Sans doute parce que ces travaux sont majoritairement faits par des hommes… (voir Le sexe de l’économie, retour sur le colloque)

Passer d’une économie patriarcale à une économie féministe serait donc une véritable révolution copernicienne que beaucoup appellent de leur vœux pour « le jour d’après »

*Feminism A Key Idea for Business and Society  Routledge, juin 2019

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3 commentaires

3 commentaires

NMSL 26 mai 2020 - 16:30

Bonjour, si je peux me permettre.

« Dans une économie féministe, la consommation répond à des besoins réels et procure du plaisir… »

Qui décide si un besoin est réel ou pas et sur quels critères ?
Qui décide de ce qui est « plaisir » ou « souffrance » pour un individu donné ? (et je ne parle pas de souffrance physique, mais dans le contexte de « consommation »)

Si vous pouviez m’éclairer.

Meilleures salutations.

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Isabelle Germain 27 mai 2020 - 09:56

Bonnes questions ! Auxquelles je ne suis pas certaine de pouvoir répondre complètement. Si l’on se réfère à la pyramide de Maslow, (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pyramide_des_besoins) on trouve au sommet, le besoin d’accomplissement de soi. Un besoin qui peut être stimulé artificiellement par une économie qui pousse à la consommation et entraîner des souffrances. Qui décide ? La main invisible du marché ?

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NMSL 27 mai 2020 - 13:24

Tout d’abord, merci de votre réponse.

« La main invisible »… ce serait exactement l’argument d’un « libéral » de base. Et la main a beau être invisible, elle finit quand même souvent en travers de la figure du travailleur ou sur les fesses de la serveuse… (ou l’inverse c’est selon). J’aurais tendance à dire que le prérequis à une humanité libre de ses choix est l’éducation. C’est ce qui permet à chacun.e de prendre le recul nécessaire à avoir un peu plus de contrôle de sa vie, et en particulier de nos pensées, de nos désirs, de nos pulsions. La société capitaliste « moderne » a remplacé le désir par la pulsion (ce n’est pas de moi mais de B. Steigler). Je ne sais pas si j’irai jusqu’à dire que le « masculin » exploite la pulsion plus que le désir, et le féminin le contraire… mais je crois que c’est une façon possible d’appréhender ce sujet. http://arsindustrialis.org/vocabulaire-desir-pulsion. Donc est ce de féminin ou de féminisme que nous avons besoin en économie ? Si le féminisme est un cas particulier d’égalitarisme, c’est probable, mais il n’est pas impossible que nous ayons aussi besoin d’un peu plus de féminin.

Bonne journée.

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