Bruit, gestes répétitifs, poids à soulever, harcèlement… La revue « Travail, genre et société » documente la pénibilité du travail assigné aux femmes. La pénibilité est reconnue pour le travail des hommes, pas pour celui des femmes. Comme si l’abnégation devait être leur moteur.
« Une tonne de plumes pèse autant qu’une tonne de plomb ». C’est l’analogie que soulignent des chercheuses québécoises pour faire comprendre l’invisibilisation de la pénibilité du travail des femmes. Pour rendre cette pénibilité visible, la revue « Travail, genre et société » du Groupement de Recherche Européen Mage-CNRS consacre son N°51 d’avril 2024, à un sujet qui passe encore trop souvent sous les radars du droit du travail : « le genre des pénibilités au travail ».
Pourtant les féministes tentent de le mettre sur le devant de la scène à chaque projet de réforme des retraites notamment (lire : Pénibilité invisible du travail féminin (2010) et un front écoféministe pour le travail, les retraites et la planète)
Hausse des accidents du travail chez les femmes
Dès l’introduction de la revue, les chercheuses Delphine Serre et Rachel Silvera rappellent que le sujet n’est pas nouveau. « Depuis la première enquête sur les conditions de travail en 1978, une longue série d’études quantitatives a mis au jour la manière dont la ségrégation sexuée des métiers et des postes façonne des conditions de travail différenciées pour les femmes et les hommes ».
Mais la pénibilité et les risques professionnels sont visibles, pris en compte et prévenus dans les métiers occupés majoritairement par des hommes… pas dans ceux occupés par des femmes. Résultat : « l’Agence nationale d’amélioration des conditions de travail a ainsi constaté entre 2001 et 2019 une baisse de 27 % des accidents du travail chez les hommes… mais une hausse de 41,6 % des accidents du travail chez les femmes, notamment dans le secteur de l’aide à domicile. »
Les ravages de l’abnégation
Ceux qui décident des règles de prise en compte de la pénibilité semblent considérer que le travail assigné aux femmes, doit être accompli avec abnégation et en toute discrétion. Il s’agit souvent d’un travail de soin aux autres dont la pénibilité n’a rien à envier à des travaux à la chaîne plus masculins. « Soulever des corps, soutenir moralement des patient·es, manipuler de façon répétée des charges à la caisse d’un supermarché, supporter le bruit dans une cour d’école au-delà des décibels acceptés dans l’industrie, travailler le samedi régulièrement… » écrivent Delphine Serre et Rachel Silvera. Sans compter « l’exposition à des risques chimiques » prise en compte dans les métiers « masculins » et pas dans les métiers féminisés.
Et, spécificité pour les femmes : « les risques psychosociaux restent également absents de la liste des pénibilités prises en compte : or les femmes sont plus confrontées aux exigences émotionnelles car le contact plus fréquent avec le public les expose à des risques d’agressions et les met face à des situations de grande détresse. »
Cris d’enfants vs bruits de machine
Le dossier de « Travail, genre et société » s’appuie sur des enquêtes de terrain. Il étudie par exemple la pénibilité du travail des femmes dans la fonction publique et en particulier dans le milieu enseignant. Ou compare la pénibilité « sous le vernis des ongles et des capots ».
Il fait aussi un détour par le Québec qui a toujours quelques temps d’avance sur les questions d’égalité femmes-hommes. Karen Messing, Rachel Cox énumèrent les biais cognitifs qui conduisent au mépris de la pénibilité du travail des femmes : « Une jambe coupée par une scie est plus convaincante qu’une douleur chronique suite à des mois de mouvements répétitifs ; une intoxication aigüe lors d’un déversement de camion qu’une exposition récurrente aux solvants dans un salon de manucure ; une attaque violente d’un gardien de sécurité qu’un manque quotidien de respect pour une nettoyeuse et un bruit assourdissant de machine retentit plus que des cris d’enfants. »
Harcèlement
Concernant les risques psychosociaux, les chercheuses expliquent : « Une vendeuse harcelée sexuellement par un client peut ne pas en faire rapport, par peur d’être accusée de manque de savoir-faire, ou de sensibilité exagérée. Ces réticences peuvent avoir comme effet pervers de freiner l’adaptation des environnements de travail aux corps et à la condition sociale des femmes, les exposant encore davantage à différents risques. »
Même si, en France, la prise en compte du genre dans la pénibilité du travail des femmes n’avance pas très vite, cette recherche donne de très bons arguments pour remettre le sujet sur la table.
Le genre des pénibilités au travail. Travail, genre et sociétés 2024 n° 51, ed. La Découverte

