Poser la question ainsi revient à psychologiser un sujet politique : le divorce. Une façon insidieuse de dépolitiser les inégalités et de fragiliser une conquête féministe historique.
Sur France Inter, vendredi 10 juillet, le « débat de midi » s’intitulait «Remboursement des thérapies conjugales : l’État doit-il sauver les couples ?» Un débat organisé dans la foulée d’une proposition insérée dans un sondage OpinionWay, commandé par les Associations familiales catholiques (AFC).
Leur calcul ? Chaque séparation de couple coûterait à l’État 4 200 euros. Multiplié par 425 000 séparations par an, on atteindrait 11 milliards d’euros de coûts indirects. Alors que la vie à deux recule, –« 17 % des Français vivent désormais seuls, contre 6 % en 1962 » selon France Inter– l’AFC demande le remboursement des thérapies de couple par la Sécurité sociale pour faire baisser le nombre de divorces.
Problème de cadrage
Sur les ondes de la radio de service public, les échanges sont vifs. Côté féministe, c’est le cadrage même du débat qui pose problème. Pourquoi considérer le divorce comme un problème à prévenir ? Pourquoi en chercher les causes dans la psychologie des individus, et plus particulièrement des femmes, qui sont à l’initiative de trois divorces sur quatre ? Les explications sont plutôt à chercher dans les inégalités structurelles entre les femmes et les hommes, ainsi que dans les violences qu’elles subissent.
Du côté de la conservation du couple, Pascale Morinière, présidente de l’AFC, qui veut « faire du préventif » de divorce, a une idée pour financer les thérapies : la branche famille de la sécurité sociale. Gabrielle Cluzel, mère de sept enfants et autrice de Yes Kids (Fayard), récuse d’emblée l’idée selon laquelle défendre le couple serait une posture réactionnaire.
« L’Etat sponsorise déjà le couple »
En face, la journaliste Judith Duportail, commence par démonter l’argumentation économique : « L’État sponsorise déjà le couple et le mariage, via les avantages fiscaux et sociaux ». L’économiste à l’OFCE Hélène Périvier, présidente du Conseil de la famille au Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA) rappelle que la CAF propose déjà des services de médiation familiale. Elle rappelle aussi que le divorce n’est pas une affaire de psychologie défaillante. Le couple est certes « une institution dans laquelle il y a de l’entraide et de la solidarité, mais aussi un lieu de rapports de force, de la domination et des violences ». Elle invite plutôt à acter le passage du modèle obsolète du « Monsieur gagne-pain » à l’émancipation des femmes, dans une société où un quart des familles sont aujourd’hui monoparentales.
Coût du divorce vs coût de la misogynie
Puis vient le moment d’écouter le maire de Viroflay (Yvelines), qui a décidé de subventionner des thérapies de couple dans sa commune en 2023. Évoquant les coûts en logements sociaux et en aides sociales pour les familles monoparentales, il feint d’ignorer ce que le couple hétérosexuel traditionnel « coûte » réellement à la collectivité. Ses propos et les témoignages d’hommes satisfaits des thérapies de couple ont eu raison du calme qui régnait sur le plateau.
« Combien coûtent à la société le suivi thérapeutique d’enfants polytraumatisés par le quotidien de parents qui s’entre-haissent qui se détruisent et se méprisent ? Combien coutent à la société les féminicides ? Un divorce, ce n’est pas un caprice. » s’insurge Judith Duportail… « les femmes ont tout à perdre dans un divorce, elles perdent leur logement, elles sont déclassées, c’est dur. Si elles divorcent quand même est-ce qu’on peut leur demander pourquoi au lieu d’arriver avec une présomption de stupidité en disant on va les envoyer trois séances chez le psy, ça va les remettre dans le droit chemin ? …» Et, coup de massue, : « Si ça devient les thérapies de conversion anti-divorce, alors là c’est non ! »
Une conquête féministe
Colère partagée par, Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes qui recadre les termes de l’émission: « On est en plein délire ! Le divorce, ce n’est pas un problème, ce n’est pas une pandémie, c’est une liberté ! C’est une conquête féministe des années 1970.»
Et le calcul économique est faux « le système économique gagne plutôt au divorce » souligne-t-elle. Un couple séparé c’est deux fois plus d’électroménager acheté par exemple. En revanche le divorce est très mauvais pour le niveau de vie des femmes. Elles se précarisent mais ce sont les hommes que l’Etat soutient en leur permettant une déduction fiscale sur les pensions alimentaires… qu’ils ne paient souvent pas.
Lire : Impôts, aides sociales : le coût de la misogynie
En reprenant à son compte la question biaisée posée par les Associations familiales catholiques, France Inter contribue à installer comme allant de soi l’idée que le divorce est un problème qu’il faudrait réduire à coup de psychothérapies.
Pourquoi ne pas organiser un débat autour de la question : quelles politiques d’égalité femmes hommes mettre en place pour favoriser la paix dans les couples hétérosexuels ?
Le privé est politique
Les responsables politiques ont longtemps dit que les disputes dans le couple étaient une affaire privée dont l’Etat ne devait pas se mêler… Ce qui a laissé libre cours aux violences conjugales. Ils n’écoutaient pas les féministes dire que « le privé est politique ». Mais quand il s’agit de faire rentrer au bercail des femmes qui voudraient prendre le large, certains sont prêts à financer des psychothérapies.
Psychologiser le sujet est un grand classique de l’antiféminisme qui s’ignore dans les médias en France. Les femmes renoncent au sexe ? Ce sont elles qui ont un problème. Lire : « Je ne suis pas féministe, j’ai un bon amant » : quand les médias dépolitisent le féminisme
Elles ne veulent plus faire d’enfant ? Ce sont elles qui ont un problème Chute de la natalité : et si c’était un signe de vitalité du féminisme ? et Natalité : le courrier du gouvernement exaspère
En psychologisant les divorces, on finit surtout par invisibiliser leurs causes politiques. Et, une fois encore, par faire porter aux femmes la responsabilité d’inégalités qu’elles subissent.
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