La société du « care », de l’attention aux autres voulue par Martine Aubry ? La droite l’attaque copieusement, c’est de bonne guerre. Mais le dédain affiché par la gauche est plus suspect. Tandis que Jean-Michel Aphatie parlait de « nunucherie » sur RTL, quelques ténors du PS ont rivalisé de jeux de mots ; et maintenant l’hebdomadaire « de gauche » le Nouvel Observateur s’y met gaillardement avec une chronique de Jacques Julliard intitulée « Bisounours et gnia-gnia-gnia ».
Le vocabulaire de cour de récréation en dit long sur la profondeur du raisonnement. D’ailleurs de raisonnement il n’y a point. Juste du mépris. En renvoyant dos à dos Martine Aubry qui n’aurait pas « le monopole du care » et Nicolas Sarkozy partisan d’un Etat protecteur, l’éditorialiste de gauche n’est pas très éloigné des thèses de son confrère du Figaro Eric Zemmour qui, dans son pamphlet « le premier sexe », vomit sur une société qu’il juge trop maternante.
Et Julliard de pleurer sur le « recul de notre industrie, de notre langue, de nos arts (…). » Une industrie qui est pourtant encore au centre de l’attention des politiques. Le « grand emprunt », acte politique fort pour assurer « l’avenir de la France », est tout entier consacré à l’industrie. Il a fait l’impasse totale sur le care. Olga Trostiansky, élue PS, s’en inquiétait ici. Les investissements sociaux dans le bien-être ou le soin aux autres n’ont même pas été évoqués. Mais cela ne choque pas nos éditorialistes. Quand les responsables politiques entonnent le refrain de la grandeur de notre industrie ou le couplet sur les armes à prendre pour mener la bataille économique, aucun d’entre eux ne raille sur l’air de « Zorro et pan-pan-pan », ou « les petits soldats de plomb sont de sortie ». Le soin aux autres, c’est « nunuche » ou « gnia-gnia-gnia », mais la bataille de l’industrie (perdue au profit et au détriment des pays à bas coût et bas bien-être), c’est noble.
Pourquoi refuser avec une telle obstination d’entrer dans la réflexion sur la société du care ? Il s’agit pourtant de prendre en considération les bienfaits apportés par ceux et – surtout – celles qui s’occupent de leur bien-être. Pourraient-ils mener la guerre économique avec la même énergie s’il n’étaient épaulés par un bataillon de personnes dévouées pour s’occuper des enfants (lesquels, demain, paieront leurs grasses retraites ), animer leurs clubs de sport, veiller à leur santé, leur concocter des menus équilibrés et savoureux… ? Pourquoi refuser de réfléchir à cette société du care qui pourrait faire reculer la délinquance et la pauvreté ? Toutes ces activités associatives, bénévoles, privées qui apportent du bien-être à tous ne mériteraient, selon les chroniqueurs, aucune attention politique.
La question du care est encore une fois esquivée. Lorsque Nicolas Sarkozy a lancé la commission Stiglitz sur les indicateurs de richesse, il s’agissait bien, aussi, d’inventer des outils de mesure permettant de prendre en compte le bien-être, la santé sociale et pas le seul PIB dont la quête est parfois destructrice de bien-être. Des travaux ont été faits sur les indicateurs environnementaux, mais sur le care, pas grand-chose.
Les bisounours ne font pas le poids face aux soldats de plomb…
