Accueil Eco & SocialBien-être et richesses « Happy Men » : le bonheur est-il le sujet de l’égalité ?

« Happy Men » : le bonheur est-il le sujet de l’égalité ?

par Isabelle Germain

L’opération Happy Men se livre à des contorsions mentales pour dire aux hommes qu’ils seraient plus heureux en partageant les meilleurs salaires, postes ou le travail domestique avec les femmes. Que vient faire le bonheur ? Remake de « soumission enchantée » ?


 

Il est toujours dérangeant de critiquer une initiative portée par des personnes bien intentionnées. Pourtant, je vais oser… Pour promouvoir l’égalité entre hommes et femmes, le consultant en ressources humaines Antoine de Gabrielli, fondateur de l’association « Mercredi C Papa », a lancé en partenariat avec son client Orange l’opération « Happy Men Share More », traduisez « Les hommes heureux partagent plus ». Le but : l’égalité hommes-femmes dans l’entreprise… ce qui passe aussi par l’égalité à la maison.

« L’objectif de Happy Men est de leur faire prendre conscience que l’égalité professionnelle, au-delà de la question d’équité qu’elle représente, leur ouvre également de nouvelles possibilités, dont celle de s’épanouir à la fois dans leur vie professionnelle et dans leur vie privée » explique l’auteur du programme… Happy Men propose aux hommes de piocher parmi 33 engagements, allant de l’organisation non discriminante des équipes à la discussion sur la répartition des tâches au sein du couple, en passant par le télétravail. Des engagements qu’ils partagent sur le site de l’opération.

Ne faisons pas aux hommes le coup de « la soumission enchantée »

L’argument du bonheur pour vendre aux hommes l’égalité hommes-femmes semble assez imprudent. Les hommes ont de quoi être heureux aujourd’hui : meilleurs postes, meilleurs salaires, très peu de travail domestique, affranchis de la « charge mentale » que représente la gestion du foyer, ils jouissent des bons côtés de la parentalité. Comparée à la double peine pour les femmes qui ont de moindres carrières en raison, précisément, de leur engagement dans la sphère domestique… la situation des hommes ressemble au bonheur. Sauf à considérer que le bonheur, c’est récurer la baignoire, courir de chez le pédiatre au supermarché en passant par une réunion parents-profs et faire une croix sur une carrière épanouissante…

Le discours « pour être heureux, partagez plus » risque de sonner un peu faux. Et l’on peut supposer que si ces contraintes étaient la clef du bonheur, les hommes s’y adonneraient depuis longtemps.

Les raisons de vouloir l’égalité sont ailleurs. A chaque fois qu’un groupe social dominant accepte l’égalité avec le groupe social dominé, il perd des privilèges. Quand les Blancs disent non au racisme, ce n’est pas pour être plus heureux mais pour être plus respectueux, plus dignes, plus honnêtes ou pour d’autres raisons qui ne relèvent pas du seul bonheur individuel.

Pierre Bourdieu dans « La Domination masculine » parlait de la « soumission enchantée » des femmes : tous ces discours qui conduisent les femmes à se dire heureuses d’un sort qu’elles n’ont pas vraiment choisi. Une notion assez proche du « discours de la servitude volontaire » de La Boétie … Ne faisons pas le même coup aux hommes ! Le bonheur n’est pas le sujet de l’égalité.

L’intérêt est ailleurs

Si les arguments du respect, de la dignité, de l’égalité, de l’esprit républicain ne suffisent pas… S’il faut à tout prix que les hommes trouvent un intérêt à l’égalité, parlons de leur santé. Le surinvestissement au travail augmente les « risques psycho-sociaux ». Il peut causer du stress, des dépressions, des maladies cardio-vasculaires et autre burn-out. Parlons plutôt du partage de certaines angoisses quand leur moitié devient gagne-pain à égalité avec eux.

S’il faut que les entreprises trouvent un intérêt à promouvoir l’égalité, l’argument est évident : ne pas se priver de talents précieux. Aujourd’hui les femmes sont plus diplômées que les hommes mais elles sont très peu nombreuses aux postes de décision. Pourtant, le talent ne s’évapore pas avec l’âge. Si elles restent scotchées en bas de la hiérarchie, c’est parce que les codes de la féminité – douceur, dévouement aux autres, beauté – ne font pas bon ménage avec les codes de l’entreprise, plutôt masculins : réseautage, agressivité pour marquer son territoire, présentéisme, revendication…

Idéalement, pour que l’égalité entre hommes et femmes advienne dans l’entreprise, il faut que chacun fasse un pas en avant pour bousculer ces codes et ces règles non écrites : les hommes, les femmes, les entreprises. Avec promesses d’efficacité, d’égalité, de partage. Avec éventuellement le bonheur en plus.

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3 commentaires

Lili 17 juin 2013 - 09:09

Bien sûr que les hommes seraient plus heureux en partageant les meilleurs salaires les postes et le travail domestique, et enfin quelqu’un pour le dire !!

La vie des femmes est certes difficile à cause des discriminations et de l’inégalité, mais elle est aussi plus riche de diversité que celle des hommes !! Oui nous pouvons avoir un temps partiel (choisi) sans passer pour un tire au flanc, oui nous pouvons choisir un métier en sortant de la dictature du fric et de la « position sociale », oui nous lisons plus, nous pratiquons plus d’activités culturelles…

Alors oui l’égalité c’est plus de liberté pour tous et toutes, et oui plus de bonheur pour les hommes aussi !!

Vous pensez vraiment que passer son temps à se plaindre de devoir s’occuper de ses enfants (comme si c’était un fardeau) ça donne envie aux hommes? Si on vous dit « je te propose un changement de société où je veux partager tout ce que tu as de bien et toi tu devras partager tout ce qui me pèse », vous allez accepter sans rechigner?

La dernière campagne pour l’égalité était en ce sens réussie à 90 % : l’affiche sur la femme qui reste avec les enfants, quelle erreur !! Quel mensonge !!!

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isabelle germain 17 juin 2013 - 15:32

Je ne vois pas de quelle affiche vous parlez, faite par qui ?
Pour le reste je persiste : le bonheur n’est pas le sujet de l’égalité, chacun voit le bonheur à sa porte, avec ou sans enfants, avec ou sans carrière. Il y a des hommes et des femmes au foyer très heureux, des bourreaux de travail très heureux aussi…
Dans la plupart des entreprises les femmes, comme les hommes à temps partiel passent pour des gens peu investis dans leur travail. Changer ce regard sur le temps partiel arrangerait tout le monde. Changer les codes ferait du bien à tout le monde… mais ça ne garantit pas le bonheur

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Lili 2 août 2013 - 17:56

« isabelle germain »
Je ne vois pas de quelle affiche vous parlez, faite par qui ?

Désolée c’est un peu vieux (mais ça vient de réapparaître sur le site). J’ai enfin retrouvé l’affiche.
http://languedepub.com/2012/01/19/mercredi-15h-papa-travaille-maman-est-en-rtt/

J’ai beaucoup aimé cette campagne (enfin il y a une autre affiche qui me gêne, celle qui parle de la place « à laisser » aux femmes, comme si on prenait les restes qu’on nous laisse généreusement).

Mais cette affiche est affligeante de politiquement correct patriarcal. S’occuper des enfants, c’est « dévalorisant », alors la maman qui le fait, elle est victime. Désolée mais il n’y a pas de raison pour décider que s’occuper de ses enfants soit plus dévalorisant que contrôler la gestion d’une boite ou écrire un article de journal. C’est la valence différentielle des sexes, le top du sexisme invisible.

Moi j’aurais aimé un papa en train de se faire engueuler par un client ou un cheffaillon pendant que maman est tout sourire avec ses enfants. Parce que les RTT du mercredi, c’est aussi une vraie conciliation vie de famille / boulot et que ce sont les hommes qui en sont exclus, par les stéréotypes (et cette affiche contribue à l’entretenir), et par l’ambiance en entreprise.

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