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Au-delà des ressources économiques et matérielles, comment construire des indicateurs de bien-être et plus largement de qualité de la vie ? Le rapport Stiglitz, sorti l’an dernier, a provoqué une forte demande de la part des gouvernements. Martine Durand, la directrice des statistiques de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dresse l’état des lieux d’un vaste programme lancé après 5 ans de travaux.
Quels indicateurs allez-vous construire pour mesurer la qualité de la vie et le bien-être ?
Dans un premier temps, nous allons essayer de mieux mesurer les ressources économiques des ménages, en commençant par la valorisation des services non marchands fournis par les ménages, et qui sont principalement rendus par les femmes. Certains pays ont commencé à les estimer, nous allons essayer de l’étendre à l’ensemble de l’OCDE. Nous effectuerons des corrections pour prendre en compte ces activités non rémunérées, en allouant aux ménages les revenus qu’ils auraient pu tirer de cette production de services.
Les informations sur le temps passé à ces activités (garde d’enfants, de personnes âgées, etc…) proviennent des enquêtes « emploi du temps ». Aujourd’hui les pays européens réalisent ce type d’enquête. D’autres pays de l’OCDE aussi, comme les Etats-Unis ou le Canada, mais les questions ne sont pas normalisées. Dans les pays scandinaves, beaucoup de ces services sont marchands. Il y a tout un arsenal d’aides aux mères et les congés parentaux sont moins longs. La conciliation famille/travail se passe mieux, et donc le taux d’emploi des femmes est plus élevé.
Que peut-on dire sur la répartition des revenus?
Nous allons également regarder de plus près la distribution des revenus des ménages. Il n’est pas suffisant de savoir ce qui se passe en moyenne dans la population. La situation des familles est différente si elles sont en haut ou en bas de la distribution. Nous travaillons aussi de façon beaucoup plus fine pour identifier les vulnérabilités, en faisant des croisements entre ces indicateurs de distribution de revenus, avec d’autres indicateurs d’accès à l’éducation, à la santé, etc… pour voir si les personnes les plus défavorisées économiquement sont aussi celles qui sont le plus vulnérables dans d’autres domaines, de façon à mieux cibler les politiques sociales.
Enfin, nous allons aussi essayer de mieux appréhender la richesse des ménages et sa distribution. En effet, les ressources des ménages ne dépendent pas seulement de leur revenu courant. Le niveau de leur patrimoine joue également un rôle important.
Comment allez-vous mesurer la qualité de la vie ?
C’est le deuxième axe, après celui concernant les ressources économiques, avec deux sortes d’indicateurs : les objectifs et les subjectifs. Pour les indicateurs objectifs, nous allons partir de ce qui existe. Il s’agira de rassembler une batterie d’indicateurs sur la santé, l’éducation, et la qualité et le bon fonctionnement des institutions d’une manière générale. Ils sont pour la plupart déjà renseignés, c’est le cas de l’éducation et de la santé pour presque tous les pays, de la gouvernance pour un peu moins de pays.
Ensuite, nous allons aider à mettre en place des indicateurs subjectifs, à partir d’enquêtes, où l’on demande aux gens ce qu’ils pensent de leur vie, ce qui influence leur perception d’être satisfaits ou pas de leurs conditions de vie. C’est un aspect souvent critiqué, en particulier par les statisticiens, parce que c’est basé c’est sur le ressenti, et que c’est très individuel, donc plus difficile à rendre opérationnel politiquement. Dans un colloque, un chercheur qui avait essayé de mettre en place ce genre d’enquêtes racontait que des femmes en Inde répondaient : « Demandez à mon mari ».
Nous allons donc développer des principes généraux pour des enquêtes futures, qui seraient standardisées et contiendraient les mêmes questions dans tous les pays. Nous allons aussi développer des questions sur la qualité environnementale.
Quel est le troisième axe ?
La soutenabilité. Au-delà des flux, nous cherchons à mesurer les stocks, de ressources naturelles, de capital humain, du capital intangible (comme les réseaux qui existent dans la société). C’est une tâche très difficile. Mais l’objectif est de permettre de mieux connaître, par exemple, les besoins en éducation ou en formation et quelle planète on laissera à nos enfants.
En ce qui concerne le capital humain, c’est un facteur déterminant de la qualité de la vie. Aujourd’hui, on le mesure par le nombre d’années d’études. Ce n’est pas suffisant. Nous essayons d’améliorer cette mesure en estimant les probabilités de revenus qui en découlent pour toute la vie. Nous avons aussi lancé une grande enquête sur l’évaluation des compétences des adultes, plus qualitative. Nous allons voir quelles sont les compétences acquises, au-delà du diplôme, et voir si ce stock de compétences permet de mieux fonctionner, d’avoir une qualité de vie meilleure. On espère des résultats à l’horizon 2013/2014, des résultats qui seront aussi déclinés entre hommes et femmes.
A quel horizon prévoyez-vous de publier les indicateurs sur la qualité de vie?
Nous envisageons de publier certains indicateurs d’ici un an, à l’occasion du 50ème anniversaire de l’OCDE. Pour d’autres, cela mettra beaucoup plus de temps ; ensuite ce sera aux pays de les mettre en oeuvre ou pas.
Est-ce que vous allez vous contenter de faire une batterie de nouveaux indicateurs ?
Nous sommes assez ambitieux, nous allons essayer de faire un tableau de bord synthétique et pourquoi pas un indicateur composite. Il y a une forte demande. Parce que si on continue à avoir le PIB qui est publié tous les trimestres, et d’autres indicateurs seulement une fois de temps en temps, ce sera moins efficace… Nous envisageons donc une publication régulière. Nous aimerions en particulier pouvoir fournir des indications sur les inégalités en même temps que le PIB, Cela permettrait de dire par exemple « la croissance est de 3%, mais au niveau des ménages elle a profité plutôt au décile le plus élevé plutôt qu’au premier.. ».
Est-ce que les Etats membres vont suivre ?
Je l’espère. Si on fait un travail de qualité reconnu par les pays membres, il se l’approprieront.
Est-ce que la France a suivi ?
La France a plus que suivi. Elle s’est associée avec Eurostat et nous pour travailler dans cette voie et elle a pris la position de leader.
