Alors que davantage d’hommes ont été récompensés par les prix littéraires en 2024, une étude montre que les biais de genre s’infiltrent dans nos bibliothèques.

La saison des prix littéraires vient de se clore. Le 28 novembre, le Prix Goncourt des Lycéens a été remis à Sandrine Collette pour son roman Madelaine avant l’aube (éd JC Lattès). L’autrice rejoint Julia Deck (Prix Médicis) et Han Kang (Prix Nobel de littérature) parmi les femmes primées en 2024. Trois femmes sur la petite dizaine de prix français prestigieux. Les prix littéraires se féminisent doucement, mais cette année, elles sont moins nombreuses à avoir été nommées.
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Gagner un prix, c’est la garantie d’une large promotion dans les médias, suivie de milliers d’exemplaires vendus. Or, une étude parue au printemps dernier démontre que les lecteurs continuent de se tourner majoritairement, voire exclusivement, vers des auteurs masculins quand les lectrices, elles, lisent une variété d’ouvrages, peu importe le sexe de l’écrivain.e.
Quand les femmes lisent tout le monde, les hommes lisent les hommes
Il existe des biais de genre dans nos habitudes de lecture. C’est le constat tiré par le Women’s Prize qui lutte contre les préjugés sexistes en promouvant les écrits exceptionnels de femmes auprès d’un éventail de lecteurs aussi large que possible. À partir des données du Nielsen BookData sur les consommateurs, l’organisation souligne le manque de diversité dans les lectures des hommes.
« Sur les 20 autrices de fiction et de non-fiction les plus vendues au Royaume-Uni en 2023 (dont Agatha Christie, Harper Lee, Colleen Hoover, Taylor Jenkins Reid, Lisa Jewell et l’auteur de non-fiction Rhonda Byrne), moins de 20 % des achats ont été effectués par des hommes, la majorité d’entre eux se concentrant sur les classiques et non sur les œuvres d’auteurs contemporains, déplore l’étude, avant de détailler : À titre de comparaison, 44 % des 20 auteurs masculins de fiction et d’essais les plus vendus (dont George Orwell, Charles Dickens, Stephen King et James Patterson, ainsi que le prince Harry, Robert Kiyosaki et James Clear) ont été achetés par des femmes. »
Ce déséquilibre est encore plus flagrant lorsque l’étude souligne qu’« une seule des 20 femmes écrivains de fiction et de non-fiction les plus vendues en 2023 a été achetée principalement par des hommes – Harper Lee – tandis que 7 des 20 hommes écrivains de fiction et de non-fiction les plus vendus en 2023 ont été achetés principalement par des femmes ». Ce constat pousse l’organisation à admettre « que [leur] mission est tout aussi pertinente en 2024 qu’elle l’était à la naissance du Women’s Prize for Fiction [en 1996, NDLR] ».
Une invisibilisation favorisée par les médias
Cette disparité chez les lecteurs et les lectrices pourrait-elle être due à une inégalité de représentation dans les médias ? Déjà en 2023, Women’s Prize dénonçait « un manque relatif de visibilité des auteurs de non-fiction féminins dans les médias et les prix du livre. »
En 2022, seuls 26,5 % des critiques d’ouvrages non romanesques dans les journaux nationaux britanniques ont été consacrés à des livres écrits par des femmes. Les autrices ont également moins de chances de figurer dans les articles de presse sur les “Meilleurs livres de l’année” selon l’étude qui s’appuie sur les livres de non-fiction écrits par des femmes sélectionnés en 2022 et qui représentent seulement 33,7 %. Ce manque de visibilité médiatique impacte directement les pré-sélections des prix littéraires et leur attribution. Seuls 35,5 % des livres récompensés par un prix de non-fiction au cours des dix dernières années ont été écrits par une femme, dans le cadre de sept prix britanniques de non-fiction.
Si cette étude est spécifique au milieu littéraire britannique, elle peut tout aussi bien s’appliquer au modèle français. Déjà en 2020, la journaliste Lauren Bastide, interviewée par Les Nouvelles News, déplorait que « 90 % des journalistes qui ont parlé de son livre « Présentes » soient des femmes. C’est un peu inquiétant. Comme si les seul.es journalistes qui avaient lu le livre et voulaient en parler étaient déjà convaincu.e.s ». Elle ajoute : « J’ai constaté aussi qu’une partie des femmes qui m’ont interviewée étaient pigistes, donc pas en position de pouvoir dans leurs rédactions. Cependant, de plus en plus de féministes ont un pied dans la porte des rédactions, comme autant d’agents infiltrés. »
Lire: Lauren Bastide = « 90% des journalistes qui ont parlé de « Présentes » sont des femmes »
Choisir de ne plus lire les hommes ?
Depuis des siècles et jusqu’à la fin du XXème siècle, les femmes de lettres ont été nombreuses à prendre un pseudonyme masculin ou à opter pour l’anonymat dans le but de voir leurs œuvres publiées et lues. Dans son livre Ils sont elles (éd Flammarion), l’écrivaine Catherine Sauvat s’indigne : « Si des écrivains ont refusé de signer pour des raisons politiques ou religieuses, les écrivaines ont dû, de surcroît, lutter contre les jugements moraux, braver les quolibets et les dénigrements : manque de génie, de savoir-faire, de vision ». Jugées à la couverture de leur livre et, surtout, au nom qui y figure, les autrices se sont longtemps tournées vers cette alternative qui, à la lumière de la récente étude du Women’s Prize, ne semble pas si dépassée que ça.
Comme Alice Coffin, faudrait-il alors cesser de lire des ouvrages écrits par des hommes afin de rétablir un équilibre ? L’élue EELV avait alors déclaré : « Il ne suffit pas de nous [les femmes, NDLR] entraider, il faut, à notre tour, les [les hommes, NDLR] éliminer. Les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations. Je ne lis plus de livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. J’essaie du moins. (…) Les productions des hommes sont le prolongement d’un système de domination. Elles sont le système. L’art est une extension de l’imaginaire masculin. Ils ont déjà infesté mon esprit. Je me préserve en les évitant. Commençons ainsi. Plus tard, ils pourront revenir ». Plusieurs personnalités s’étaient offusquées d’un tel parti pris. Pourtant, c’est bien le manque de curiosité d’une majorité de lecteurs pour les récits écrits par des femmes à propos de femmes qui est inquiétant.
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