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    Marion Dubreuil : « Je n’ai pas envie que dans dix ans on ait oublié le procès Pelicot »

    par Clara Authiat 3 novembre 2026
    Ecrit par Clara Authiat 3 novembre 2026
    6

    Documentée et éclairante, la bande dessinée « Pelicot, un procès pour l’Histoire » de Marion Dubreuil lève le voile sur les coulisses de cette affaire au sein de l’institution judiciaire. Avec cette archive précieuse et pérenne, la journaliste et dessinatrice judiciaire lève un bouclier contre le backlash. Rencontre.

    Pelicot, un procès pour l’Histoire (Futuropolis), une bande dessinée de Marion Dubreuil. Photo © Chloé Vollmer-Lo.

    Dès l’ouverture du procès Pelicot, vous avez documenté et partagé des extraits et des dessins de l’audience en direct via les réseaux sociaux. Pourquoi avez-vous eu cette volonté de rendre public, au-delà de l’enceinte du tribunal d’Avignon, ce qui se passait ?
    Marion Dubreuil – Avant le procès Pelicot, cela faisait déjà cinq ans que je retranscrivais, en tant que journaliste judiciaire, les audiences en temps réel sur Twitter, depuis devenu X. Je suis une chroniqueuse à la radio, où le temps est assez réduit. Or, je me retrouvais face à une matière qui débordait amplement de ces formats. Je suis également attachée à l’idée de la publicité des débats, qui n’a de sens que si elle permet au plus grand nombre d’y avoir accès. Pour ça, les réseaux sociaux sont fabuleux, ils permettent d’étendre les murs de la salle d’audience. Pour le procès Pelicot, il n’y avait que 60 places en salle de retransmission, ce qui est extrêmement peu. On était quelques professionnels à pouvoir suivre cette audience de l’intérieur. En retranscrivant les audiences en temps réel, j’ai vu l’engouement que ça suscitait. J’avais 12 000 abonnés sur Twitter quand j’ai commencé le procès et j’ai fini avec plus de 50 000. Mes tweets ont été traduits dans le monde entier, indépendamment de mon propre canal.

    Comment avez-vous fait le tri parmi tous vos dessins et prises de notes pour constituer cette BD ?
    MD – Dès le départ, je savais que je voulais en faire une BD. J’ai dessiné à la fois dans la perspective de compte-rendu en temps réel et celle de documenter pour créer des archives. Pendant le procès, j’ai tenu un carnet d’audience dans lequel j’ai consigné ce qui n’avait pas vocation à être transcrit en direct. Il y a un travail journalistique à faire dans ce premier flux, car l’objectif n’est pas de sidérer ou d’exposer les lectrices et lecteurs à une violence qui n’est pas digérable. Deux ans après, ces éléments trouvent leur place dans la BD. J’ai mis six mois à faire un scénario à partir de cette masse documentaire tirée des audiences mais aussi du dossier d’instruction. Il était hors de question de raconter des éléments saisis parfois à la volée dans l’audience sans les recouper. Je voulais m’assurer de ne retranscrire que des choses qui étaient fidèles et factuelles. La bande dessinée m’a également permis d’aller un peu plus loin. J’ai pu trouver un espace pour raconter ce qui débordait de cette audience, au-delà des chefs d’inculpation retenus par la justice.

    © Futuropolis

    L’image est centrale dans ce procès. De nombreuses vidéos ont permis d’appuyer la parole de Gisèle Pelicot. Dans le dessin, comment avez-vous voulu appréhender cette matière ?
    MD – Ce fut l’une des préoccupations liminaires de ce projet : comment représenter les vidéos ? Il était hors de question de ne pas les mettre puisqu’elles étaient la colonne vertébrale de l’accusation. J’ai lu beaucoup de sociologie et de recherches iconographiques sur la représentation de la violence. Sur la question des violences sexuelles, il s’est avéré qu’une surreprésentation d’un regard masculin prédomine. Pour cette BD, je ne voulais surtout pas érotiser les agressions ou revictimiser Gisèle Pelicot. Le slogan « La honte change de camp » a été mon inspiration. J’ai donc choisi de les représenter eux, mais pas Gisèle Pelicot. Les vidéos devenaient une incarnation de leur position, leur nudité et leur posture de domination. Pour cela, j’ai utilisé une pigmentation plus profonde, en mélangeant des encres rouge, bleu et noir, pour obtenir des chairs un peu irréalistes. Résultat : ça constitue comme un filtre par rapport à la violence de ces images, qui sont indispensables à représenter. Le lecteur peut choisir de la regarder ou non, ça offre des échappatoires.

    Dans le dessin, la plaignante, les accusés, les avocats, les juges, tout le monde est représenté de la même façon. C’est-à-dire que personne n’apparaît monstrueux à travers le dessin. Pourquoi ce choix ?
    MD – L’audience reproduit un face-à-face, qui efface la complexité de la société. Je n’ai jamais dessiné différemment les victimes, présentes sur les bancs des parties civiles, des accusés, assis sur les bancs de la défense. Ce serait pour moi une contre-vérité. Ça n’empêche pas de dire pourquoi ils sont poursuivis et condamnés. Je vais même plus loin, je dessine les accusés et les parties civiles de la même manière que je dessine mes proches. Je voulais que les lecteur.rice.s se retrouvent à ma place. Lorsque l’on regarde ces hommes mis en cause, il faut qu’on puisse se dire qu’ils pourraient être notre père, oncle, cousin ou frère. Cela oblige aussi à avoir une lecture active et à s’interroger sur notre manière de faire société, sur nos valeurs, sur des choses qui sont plus profondes que juste la question d’un procès et de la culpabilité.

    Avec cette BD, l’ambition est-elle de pérenniser les prises de consciences et les revendications provoquées par ce procès ?
    MD – Bien que l’on s’accorde collectivement à dire qu’il s’agit d’un procès historique, il n’a pas fait l’objet de captation ni d’une retranscription intégrale. C’est le cas de tous les procès pour viol. Il n’y donc pas d’archive judiciaire du Procès Pelicot autre que le dossier d’instruction. Il reste bien sûr les chroniques judiciaires mais ceux qui vont s’y replonger ce sont des historiens, des sociologues et des chercheurs. Mais le grand public, lui, n’a rien. Avec cette BD, mon ambition est de sécuriser l’apport de ce procès, d’avoir une archive, afin d’en faire une ressource dans laquelle on pourra se replonger et de ne pas reproduire l’histoire. Je n’ai pas envie que dans dix ans, on ait oublié ce que ce procès a bousculé la société.

    © Futuropolis

    Dans les médias, ce procès a été nommé « l’affaire Pelicot », « l’affaire Mazan » ou encore « l’affaire des viols de Mazan ». Le titre de votre ouvrage ancre la mémoire de ce procès à travers le nom Pelicot. Pourquoi ce choix ?
    MD – Quel est le nom qu’on retiendra de ce procès ? C’est celui de Gisèle Pelicot. Quelque part, c’est un retournement du récit classique des affaires criminelles dans lesquelles on retient plutôt le nom de l’agresseur. Il faut bien sûr accepter le double sens, c’est aussi celui de Dominique Pelicot. Mais Gisèle l’a dit elle-même, c’est surtout le nom qu’elle partage avec ses enfants. C’est la réflexion qui m’a mené à ce titre. Dans l’histoire judiciaire, c’est souvent le nom du tribunal qui est conservé, comme le procès d’Aix ou le procès de Bobigny. Mais, ici, il y avait un contresens à choisir Mazan ou même « le procès d’Avignon », qui n’évoque pas grand chose. Le nom de Gisèle Pelicot s’est alors imposé.

    La BD permet aux lecteurs et lectrices de se glisser dans les coulisses d’un procès. Lorsque l’on ne connaît pas les rouages de l’institution judiciaire, c’est éclairant. En détaillant le déroulé de ce procès, vous éclairez aussi le mécanisme de la victimisation secondaire. Est-ce que c’était aussi le but de cet ouvrage ?
    MD – Le grand public ne connaît pas la justice et son fonctionnement. Il fallait alors expliquer comment elle se rend aujourd’hui. En déroulant l’instruction de ce procès, étape par étape, cela permet d’éclater l’univers hyper codifié de l’ensemble judiciaire. De la mécanique des témoignages aux expertises, en passant par les interrogatoires ou encore la question d’individualisation de la justice. Toutes ces notions-là, je voulais qu’elles transparaissent dans la BD. J’avais envie que le lecteur et la lectrice ne lisent pas l’affaire criminelle en tant que telle, mais plutôt comment la justice s’en est saisi. Forcément, la question de la victimisation secondaire s’est révélée au moment du procès. Gisèle Pelicot était la « victime parfaite », qui coche toutes les bonnes cases et qu’on accepte de regarder comme telle. C’est parce qu’elle offrait cette possibilité de ne pas avoir à choisir un camp qu’on pouvait décrypter ces mécanismes. Je voulais souligner l’apport de ce procès, montrer en quoi il a permis au grand public comme au monde professionnel de la justice de se saisir de cette notion.

    En tant que journaliste, que retenez-vous de ce procès ?
    MD – Le procès Pelicot a levé le voile sur le fléau de la soumission chimique. Sa réalité, c’est moins le GHB en boite de nuit, qu’un mode opératoire qui fait des ravages dans la sphère intime. C’est l’un des enseignements marquants de ce procès, même si il y en a d’autres, comme le viol conjugal, l’inceste ou les représentations violentes dans le porno. Lors de cette affaire, il a été question de toutes les violences, qu’elles soient financières, psychologiques, physiques ou sexuelles. C’est un continuum de violences sur lequel plus personne ne peut fermer les yeux après le procès Pelicot.

    Pelicot, un procès pour l’Histoire (Futuropolis) de Marion Dubreuil. 352 p., 26€.

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