Le Syndicat national des Artistes Plasticien.nes dénonce la précarité des métiers des arts visuels et graphiques. Pire : les écarts de revenus entre les femmes et les hommes se creusent. Focus sur l’industrie de la bande dessinée où les autrices gagnent en moyenne deux fois moins que leurs confrères.

Les comptes ne sont pas bons. Ils sont même catastrophiques. Une étude du Syndicat national des Artistes Plasticien.nes (SNAP cgt), élaborée à partir des données les plus récentes de l’Urssaf, lève le voile sur la précarité des métiers du secteur : plasticien.ne, sculpteur.rice, photographe, graphiste, designer.euse, peintre, graveur.euse, auteur.rice de BD, illustrateur.rice, dessinateur.rice, curateur.rice, scénographe ou encore réalisateur.rice. Les métiers touchés par cette situation de précarité sont nombreux. Mais l’étude du SNAP dénonce avant tout les écarts de revenus entre les femmes et les hommes qui se sont « effroyablement creusés » entre 2021 et 2023. Résultat : les professionnelles des métiers des arts visuels et graphiques font face à une précarité aggravée.
Face à la précarité, les femmes sont les plus touchées
« Hommes comme femmes, les situations économiques sont extrêmement précaires et tout aussi indignes. Mais les femmes subissent malgré tout une plus grande précarité », s’insurge Lou Lubie, autrice de bande dessinée depuis dix ans, contactée par Les Nouvelles News. En effet, le SNAP note par exemple que le revenu annuel moyen pour les artistes plasticiens est de 7.500€, contre 5.100€ pour les plasticiennes, soit un écart de 31%. C’est dramatique. Du point de vue du revenu annuel médian, c’est pire : les hommes gagnent 970€ et les femmes 575€, soit un écart de 40%.
Certaines professions sont encore plus durement touchées par la précarité. Les peintres hommes gagnent 9.500€ par an en moyenne. Ces revenus annuels chutent à 3.700€ pour les femmes. L’écart de revenu annuel moyen s’élève à 60%. Quant au revenu annuel médian, plus de la moitié des hommes ont un revenu de 546€. Pour les femmes, ce revenu annuel médian est de 0€. Le SNAP l’explique ainsi : « Plus de la moitié des peintres femmes ont un revenu nul, c’est pourquoi le revenu annuel médian est à zéro ».
Un autre secteur est durement touché par la précarité et un déséquilibre de revenus entre les hommes et les femmes : la bande dessinée.
Les autrices de BD gagnent deux fois moins que leurs confrères
Une autrice de bande dessinée gagne en moyenne 53% de moins qu’un auteur. Par an, elles gagnent 10.800€, soit en dessous du seuil de pauvreté fixé à 1.288 € par mois pour une personne vivant seule. Les auteurs, eux, touchent 23.100€ par an en moyenne. En outre, la moitié des autrices gagnent moins de 5.000€ par an, quand la moitié de leurs confrères gagnent moins de 7.800€.
«Il y a une vraie méconnaissance du système de rémunération des auteurs et autrices de BD, estime Lou Lubie, avant d’ajouter : Suite à la parution de l’étude du SNAP, l’argument des différences de ventes entre auteurs et autrices est souvent revenu. Or, la plupart du temps, l’écart de rémunération n’est pas directement lié au nombre de ventes ». Selon l’autrice, l’écart de revenus entre les auteurs et autrices de BD se joue davantage au niveau contractuel auprès de l’éditeur.
Les femmes sont moins formées à négocier leur contrat
Le problème serait intrinsèque au système de l’édition. « Les contrats d’édition ne sont pas encadrés juridiquement. Résultat : les pourcentages et les à-valoirs négociés par les femmes sont souvent inférieurs à ceux des hommes », explique Lou Lubie. Si aucun chiffre ne le confirme, de nombreuses études sur le monde du travail montrent que les femmes ont moins tendance à négocier leur contrat. « Ce sont donc des biais provenant à la fois des éditeurs mais aussi des auteurs et autrices eux-mêmes », détaille l’autrice.
Aujourd’hui sortie de cette précarité, Lou Lubie se remémore avoir, à ses débuts, été sous le seuil de pauvreté. « Aujourd’hui, mes livres fonctionnent bien, c’est une chance, et je ne fais plus partie des plus précaires. Mais, à mes débuts, j’ai déjà signé des contrats à zéro euro d’à-valoir, où je n’étais pas du tout payée pour faire un livre. Entre mon emploi à mi-temps et mon travail sur la BD, j’ai fini par faire un burn out ».
Les conséquences de la précarité touchent plus durement les femmes et leur carrière. « Pour une question de survie économique, les plus précaires sont plus susceptibles d’abandonner. L’étude du SNAP confirme que davantage de femmes vont galérer et quitter la profession. Quelque part, ça fait taire de nombreuses voix féminines dans la bande dessinée », déplore Lou Lubie. Or, la diversité des auteurs et des autrices fait la richesse du 9ème art. La preuve : après avoir relayé l’étude du SNAP sur Instagram, l’autrice a relevé plusieurs commentaires aux relents masculinistes. Elle a pu lire : « « Faut se remettre en question, c’est parce que les BD faites par des femmes c’est de la merde », « T’es féministe t’es pas calibrée pour penser » ou encore « Elles gagnent moins parce que les BD se vendent moins, et les BD se vendent moins parce qu’elles sont moins bonnes ».
C’est un cercle vicieux : moins les femmes sont rémunérées, moins elles peuvent se consacrer pleinement à cette activité, plus elles sont nombreuses à quitter la profession et moins l’industrie de la BD leur fait de la place… et moins on leur propose des contrats bien payés. « Suite à l’étude du SNAP, il y a surtout eu beaucoup de questionnements pour comprendre les raisons de ce déséquilibre. Aujourd’hui, je pense que la solution est avant tout juridique et politique », conclut Lou Lubie.
Pour en savoir plus sur le sexisme dans l’histoire du 9ème art, lire : Bande dessinée : les femmes sortent de leur bulle. Une histoire mixte du 9ème art
par Clara Authiat,. Collection ÉgalE à Égal, coéditée par Le Laboratoire de l’égalité et LNN édition. 74 pages, 9 euros
(Commander le livre ici)
À lire dans LesNouvellesNews.fr :
ECARTS DE SALAIRES : LES FEMMES TOUJOURS ASSIGNÉES AUX TRAVAUX LES MOINS RÉMUNÉRATEURS
LES FEMMES GAGNENT 20 % DE MOINS QUE LES HOMMES POUR UN TRAVAIL DE VALEUR ÉGALE
LE MONDE DU TRAVAIL TOUJOURS HOSTILE AUX FEMMES
BANDE DESSINÉE : QUAND LES FEMMES FONT ÉCLATER LES BULLES
LA COLLECTIVE GIRLXCOTT RÉINVENTE LE 9ÈME ART
FESTIVAL D’ANGOULÊME : AVANCÉES ET RECULS DE LA LUTTE CONTRE LE SEXISME DANS LA BD
« LE GENRE DU CAPITAL » : LA BD QUI DÉCRYPTE LES INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES HOMMES-FEMMES
DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE : LES ARTISTES FEMMES SORTENT DES RÉSERVES

