Pas une seule femme n’a décroché l’un des grands prix de roman de la rentrée. Les jurys se flattent pourtant de rendre les femmes visibles. Pas quand elles sont autrices mais quand elles sont mortes ou victimes dans les récits.
C’est l’histoire d’un automne littéraire qui devait être celui de toutes les audaces et qui a fini en grande claque réactionnaire. Entre le 29 octobre et le 4 novembre, pas une seule femme n’a été couronnée dans une catégorie « roman français ».
Palmarès au masculin
Le 3 novembre, l’Académie Goncourt a couronné dès le premier tour de scrutin Philippe Jaenada pour « L’Inconnue du quai de Javel » (Flammarion), une contre-enquête sur le meurtre en 1949 de Louise Cansot, modèle des peintres de Montparnasse. Dans la foulée, le jury du Renaudot, qui fêtait son centenaire, a sacré François-Henri Désérable pour « Le Palais » (Gallimard), une épopée du vin inspirée de l’affaire du faussaire Rudy Kurniawan.
La veille, le prix Médicis était revenu à Philippe Vasset pour « Dans les grandes lignes » (Flammarion), récit d’une traversée de la France à pied le long des lignes à haute tension. Et le 4 novembre, coup de théâtre final : le prix Femina, dont le jury est exclusivement féminin, est allé à Yannick Haenel, finaliste malheureux du Goncourt, pour « La solitude des professeurs est infinie »
Les femmes ne sont pas totalement absentes des palmarès mais elles n’ont eu droit qu’aux catégoriesautres que le roman français.. Laura Kasischke obtient le Femina du roman étranger pour « Baignade surveillée ». Le Femina essai revient à Jennifer Tamas pour « Barbe Bleue contre-enquête », le Médicis étranger à Eva Baltasar pour « Déclin et fascination ».
Des femmes visibles… mais victimes, pas autrices
Certains ont le culot de prétendre que les femmes ne sont pas absentes de ce palmarès car le Goncourt 2026, raconte une femme… morte. C’est le président du jury, Philippe Claudel, qui l’a dit à l’annonce du Prix : « Il rend visible une femme qui a été invisibilisée, une victime, une jeune victime dont la police ne s’est pas trop préoccupée », a-t-il déclaré. Le lauréat a enfoncé le clou : « Je pense aux jeunes femmes qui lui ressemblaient et lui ressemblent aujourd’hui », a déclaré Philippe Jaenada à TF1 Info).
La femme du Goncourt 2026 n’est pas une autrice. C’est une femme morte. Un corps. Un dossier. Une « inconnue ». Quand les héros de la rentrée sont des hommes qui agissent, enquêtent, écrivent, tracent, boivent du grand cru (Désérable) ou arpentent la France (Vasset), les femmes sont regardées, peintes, tuées, exhumées. Même le roman battu au Goncourt, celui de Sylvain Prudhomme, met en scène une photographe qui disparaît en haute montagne.
Encore une fois, la littérature donne à voir des femmes passives : la victime, l’inconnue, la muse, la disparue. Que la « visibilité » des femmes doive passer par leur cadavre pour séduire les jurys en dit long sur la vision masculine du monde qui s’impose à nouveau.
Listes paritaires, podiums masculins
Ce palmarès est d’autant plus rageant que la rentrée 2026 avait débuté sous de bons auspices. La première sélection du Goncourt comptait sept femmes sur seize auteurs (44 %). Mais il ne restait plus que 37,5 % de femmes au deuxième tour et une seule, Clémentine Mélois, sur les quatre finalistes. Les autrices les plus remarquées de la rentrée, comme Anne Godard (« Nous aussi »), Sonia Devillers (« Le fabuleux piano »), Lilia Hassaine (« Je ») ou Ananda Devi, ont été écartées en route.
Le cas du Médicis est pire encore : sur les sept finalistes de la dernière sélection, six étaient des femmes mais c’est le seul homme en lice qui l’a emporté.
Un retard historique
Rappelons que depuis sa création en 1903, le Goncourt n’a couronné que treize femmes en 123 éditions, soit à peine plus de 10 % des lauréats Il a fallu attendre 1944 et Elsa Triolet pour voir une première autrice sacrée ; la dernière, Brigitte Giraud, date de 2022. Les autres grands prix ne font guère mieux. Les femmes ne représentent historiquement que 39 % des lauréats du Femina. Ce prix a pourtant été créé en 1904 par des femmes de lettres pour contester la mainmise masculine sur le Goncourt. Pour les autres prix, les femmes comptent pour 21 % du Médicis, 15 % du Renaudot, 12 % du Grand Prix du roman de l’Académie française et 10,7 % de l’Interallié. Sur les 25 dernières années, les douze grands prix littéraires n’ont distingué que 72 femmes contre 228 hommes selon La Croix.
Consolation cependant : la presse mainstream a dénoncé cette mise à l’écart des femmes alors qu’elle ne s’en souciait guère auparavant. En 2013 par exemple, quand l’association La Barbe dénonçait l’invisibilisation des autrices dans les prix littéraires, elles étaient un peu seules.
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Mediapart dénonce un palmarès où « triomphent cinq hommes blancs et un groupe, la holding Madrigall ». L’Humanité parle d’une « moisson 100 % masculine et 100 % holding Gallimard » qui donne « une furieuse envie de renverser la table ». Libération résume le paradoxe d’un pays où « les hommes ne lisent plus, mais raflent les grands prix littéraires ». Même Paris Match, pourtant peu soucieux de féminisme habituellement, estime que « les femmes sur les listes ont servi de simples alibis », de « sympathiques pots de fleurs ».
Quelques lueurs
Le prix Décembre, décerné le 3 novembre, est revenu à Anne Godard pour « Nous aussi » (Actes Sud), l’un des livres les plus salués de la rentrée, qui ausculte le secret de l’inceste au sein d’une famille bourgeoise parisienne. Reste aussi quelques rendez-vous en novembre : le prix Interallié sera décerné le 18 novembre. Deux femmes, Sonia Devillers et Jessica L. Nelson, figurent encore parmi les finalistes possibles. Et le Goncourt des lycéens, historiquement plus féminin dans ses choix (38 % d’autrices primées depuis 1988), rendra son verdict en fin de mois.
Mais l’histoire est un éternel recommencement. A force de batailles féministes, les jurys avaient commencé à hausser un sourcil ces dernières année. Et patatras, le cru 2026 a douché bien des espoirs.
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