Trois mois sous une identité masculine sur LinkedIn avaient suffi à effacer le sexisme de son fil de discussion. En revenant à un profil féminin, l’ingénieure agro-environnement Morgane Lebosq voit ressurgir demandes de travail gratuit, condescendance et remise en cause de ses compétences.
« C’est affolant » : Morgane Lebosq, Ingénieure agro-environnement sol-eau-climat, ne décolère pas. Sur LinkedIn, elle vient de vivre une expérience d’écrasement des femmes particulièrement pénible.
Algorithme et utilisateurs en cause
Cette expérience s’inscrit dans le sillage d’une autre, menée sur le même réseau social fin 2025. Des utilisatrices avaient modifié leurs paramètres pour attirer l’attention de l’algorithme de LinkedIn : elles avaient adopté des prénoms masculins, affiché des visages d’hommes et choisi un vocabulaire plus souvent utilisé par les hommes. Et illico, le réseau social professionnel avait augmenté la visibilité de leur profil. (Lire : Une moustache, un prénom masculin… et la visibilité explose sur LinkedIn !). Cette fois-ci, ce n’est pas l’algorithme de LinkedIn qui est en cause mais ses utilisateurs.
Travail gratuit
Quand l’experte en agroécologie est revenue à son profil féminin après trois mois de profil masculin, elle a repris le sexisme en pleine face. « 3 jours ! C’est le temps qu’il a fallu » écrit-elle sur LinkedIn. Trois jours après son retour avec son visage de femme, elle a reçu des demandes de travail gratuit : « demandes de relecture de dossiers scientifiques agronomiques, sollicitations sur des projets agricoles innovants, demandes d’expertise technique.» Ces demandes « venant essentiellement de la part d’hommes ».
Elle n’avait reçu aucune demande de ce type pendant trois mois lorsqu’elle affichait un profil d’homme. Et en trois jours de profil de femme, elle a reçu plusieurs sollicitations… Comme avant l’expérience de trois mois.
Mansplaining
Et ce n’est pas tout ! Les commentaires qu’elle pouvait lire avec son identité d’homme étaient respectueux, argumentés et, d’une certaine façon « d’égal à égal ». Rien à voir avec les commentaires de ceux qui lui expliquent avec condescendance ce qu’elle sait déjà, ceux qui lui expliquent qu’elle a tort et ceux qui veulent faire croire qu’ils savent mieux qu’elle. En renouant avec son profil féminin, elle a renoué avec le mansplaining… et quelques messages de drague.
Le 19 mars, elle a écrit un post très argumenté sur des aberrations du financement de l’agriculture. « Depuis que j’ai remis une photo féminine sur mon profil LinkedIn, j’observe un changement net dans la nature des interactions. Les commentaires sont beaucoup plus contestataires, souvent sans argument, et portent davantage sur une remise en cause implicite de mes compétences que sur le fond scientifique de mes publications » déclare Morgane Lebosq aux Nouvelles News.
Insulte ?
Elle repère des retraités parmi les commentateurs, « qui viennent contredire ou décrédibiliser, sans apporter de références ni d’arguments techniques. Le débat quitte alors le terrain scientifique pour devenir une forme de mise à l’épreuve systématique de la légitimité ». Et même, un retraité n’est pas loin de l’insulte. Il écrit par exemple, suite à des arguments solides de l’ingénieure agronome : « et non ? Mais si vous vous croyez omnipotente pourquoi pas ? Joyeuse Pâque (sic) et vous verrez bientôt les nouvelles cloches »
Elle l’assure : « À l’inverse, lorsque mon profil était perçu comme masculin, ce type de réaction n’existait pas. Les échanges portaient sur le contenu, pas sur la personne »
Au-delà du réseau social
Et ces comportements des hommes concernent aussi parfois les jeunes générations d’hommes observe-t-elle. A 33 ans, cette docteure biologiste et ingénieure agro-santé est à la tête de Breizh Oasis, une ferme expérimentale qui promeut l’agriculture durable et l’agroécologie. Dans son domaine d’activité, les femmes sont bien plus nombreuses que les hommes.
Ce qu’elle a constaté sur Linked In, elle le constate aussi dans la vraie vie et applique un désagréable principe de réalité : «Souvent, j’associe la photo de mon compagnon à mes activités pour ouvrir des portes vers des financements » dit-elle.
Elle a aussi créé une association pour promouvoir l’agroécologie qui compte plus de 80 % de femmes. Mais, elle observe que le temps de parole des hommes est disproportionné par rapport à leur nombre. Elle a même exclu récemment un homme qui coupait la parole aux femmes.
Stéréotypes sur les femmes et l’argent
Les mentalités évoluent peu. Le rapport à l’argent reste profondément inégalitaire. D’ailleurs parmi les invectives lancées par ceux qui commentent le post de Morgane Lebosq portant sur le financement de l’agriculture, certains insinuent qu’elle veut juste détourner les financements publics à son profit… pour mieux ignorer sa réflexion sur l’élaboration d’une agriculture plus vertueuse et, au passage réactiver le stéréotype de la femme vénale et la banalisation du travail gratuit des femmes.
(NDLR : Selon certains psychanalystes, si la gratuité du travail des femmes semble, encore aujourd’hui une évidence, il faut gratter au fond de notre inconscient collectif. Et observer que, dans le passé, quand les femmes demandaient de l’argent, c’était soit à leur mari, soit parce qu’elles étaient prostituées. L’argent gagné par les femmes était sale. Le travail gratuit des femmes était la norme. Les corps des femmes au service des hommes. Les hommes se servaient… et certains veulent continuer aujourd’hui.)
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