Le développement sans limite de l’IA expose les femmes journalistes à de nouvelles formes de cyberharcèlement. Résultat : elles sont nombreuses à s’auto-censurer. Les voix féminines et féministes sont muselées et le paysage médiatique perd en diversité.

Les voix des femmes journalistes se raréfient. C’est l’alerte du dernier rapport d’ONU Femmes. À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai, l’organisation observe « des formes croissantes et de plus en plus sophistiquées de violence en ligne » à l’encontre des femmes engagées dans la vie publique, notamment dans les médias.
Les violences sexistes en ligne explosent
Prendre la parole dans les médias, en tant que défenseuses des droits humains, militantes, journalistes, professionnelles des médias et autres communicantes publiques, expose, presque systématiquement, les femmes à un cyberharcèlement sexiste. 12 % des 641 professionnelles des médias issues de 119 pays, interrogées par ONU Femmes, témoignent avoir été victimes d’une diffusion, sans leur consentement, d’images personnelles et de contenu intime ou à caractère sexuel. 27 % d’entre elles ont également reçu des avances sexuelles non sollicitées par messagerie numérique.
L’enquête d’ONU femmes insiste sur l’impact de l’IA sur la hausse des violences à l’égard des femmes journalistes. 6 % d’entre elles rapportent avoir été victimes de « deepfakes », un fléau qui explose ces dernières années. Lire : Grok : l’IA sexiste d’Elon Musk déshabille les femmes
Le phénomène n’est pas nouveau et a déjà été exposé. En 2020, une étude de l’UNESCO mettait la lumière sur ces violences numériques genrées. 73 % des femmes journalistes ayant participé à cette enquête révélaient en avoir été la cible. Pire : une professionnelle sur quatre a déjà été menacée de violence physique et de mort.
Lire : Femmes journalistes : la violence en ligne conduit à l’autocensure
Dans une précédente publication en décembre 2025, ONU Femmes soulignait notamment les conditions d’exercice des femmes journalistes en Afrique de l’Est et australe, où « ces attaques ne sont pas que des statistiques, il s’agit de leur réalité quotidienne, une réalité qui dicte quand et comment elles peuvent exercer leur profession, si tant est qu’elles le puissent ».
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Museler la voix des femmes dans les médias
Les conséquences des violences sexistes en ligne ne sont pas seulement virtuelles. Elles impactent durablement la santé des femmes journalistes. Le rapport indique que 24,7 % des interrogées souffrent désormais d’anxiété ou de dépression. 13 % d’entre elles sont même atteintes d’un syndrome de stress post-traumatique (SSPT) diagnostiqué.
« Ces abus sont souvent délibérés et coordonnés, visant à réduire au silence les femmes engagées dans la vie publique tout en sapant leur crédibilité professionnelle et leur réputation personnelle », observe ONU Femmes dans son rapport. Déjà en décembre 2025, l’organisation définissait ces violences numériques comme « une forme d’abus qui utilise les plateformes numériques comme arme pour intimider, discréditer et, en fin de compte, réduire au silence les femmes journalistes par le biais de menaces qui passent souvent de l’écran à la vie réelle ».
Résultat : ce cyberharcèlement genré mène à un effacement des femmes journalistes dans l’espace médiatique. Près de la moitié d’entre elles révèlent pratiquer l’autocensure sur les réseaux sociaux en 2025, dans le but « d’éviter les abus ». Une proportion qui a presque doublé depuis cinq ans, puisqu’en 2020 elles étaient 30%. Près de 22 % des femmes journalistes déclarent même pratiquer l’autocensure dans le cadre de leur travail.
Faibles moyens pour lutter contre le cyberharcèlement sexiste
Face à l’augmentation des violences, ONU Femmes pointe du doigt la faiblesse des recours existants contre le cyberharcèlement, notamment lorsqu’il porte un caractère sexiste. La journaliste française Salomé Saqué a maintes fois témoigné avoir été la cible d’attaques en ligne. Mais elle déplore surtout la banalisation de ces violences et l’inaction des autorités. « C’est pas de me faire harceler qui me heurte (parce qu’à ce stade vraiment j’ai appris à le gérer et ça va très bien), c’est que ce soit devenu un phénomène de société si massif et accepté, qu’on n’essaie même plus de l’endiguer », écrit-elle sur Instagram en juillet 2025.
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Pourtant, en 2025, les femmes journalistes étaient 22 % à faire des signalements liés à des violences en ligne auprès de la police, soit deux fois plus qu’en 2020. 14 % d’entre elles ont même engagé des poursuites judiciaires contre les auteurs, les facilitateurs ou leurs employeurs, contre 8 % en 2020, révèle le rapport.
« L’intelligence artificielle facilite les abus et en accroît la gravité, ce qui contribue à l’érosion de droits durement acquis dans un contexte marqué par un recul de la démocratie et une misogynie généralisée », observe Kalliopi Mingerou, responsable de la section Éliminer la violence à l’égard des femmes à ONU Femmes, avant de conclure : «Il est de notre responsabilité de veiller à ce que les systèmes, les lois et les plateformes réagissent avec l’urgence que cette crise exige ».
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Les mouvements anti-féministes et masculinistes gagnent du terrain. Ils s’emparent des outils numériques et de l’IA pour museler la voix des femmes afin d’entraver leur participation à la vie publique. Résultat : dans les médias, l’information se raconte au masculin.
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