Journaliste féministe et figure emblématique du Women’s Lib aux Etats-Unis, Gloria Steinem s’est éteinte à 92 ans. Retour sur le parcours d’une pionnière qui a fait de l’information une arme d’émancipation.
« La vérité vous libérera, mais d’abord, elle vous mettra en rage. » : c’est le titre d’un recueil publié en 2020 par Gloria Steinem qui s’est éteinte mercredi 2 septembre à l’âge de 92 ans. Une citation qui résume la vie de cette journaliste et activiste féministe : éclairer une vérité si douloureuse que beaucoup préfèrent ne pas la voir.
Dans cet ouvrage elle écrit aussi : « Il y a deux raisons pour lesquelles les gens se méfient du mot féministe : la première c’est qu’ils ne savent pas ce que ça veut dire. La seconde, c’est qu’ils savent ce que ça veut dire. »
Figure de proue du Women’s Lib, le mouvement de libération des femmes aux Etats-Unis, elle a fait du journalisme une arme pour exposer les mécanismes du sexisme et transformer la prise de parole publique en levier d’action politique
Reportage et activisme
Gloria Steinem réussit à se faire une place dans la presse phallocrate en entrant au magazine Esquire, dans les années 60 pour faire un premier sujet sur la contraception. A l’époque, les femmes reporters se comptent sur les doigts d’une main. En 1963, elle s’infiltre pendant onze jours comme « Bunny » au sein du Playboy Club de Hugh Hefner. Son reportage d’investigation révèle les conditions de travail dégradantes, la sous-rémunération et l’objectivation des jeunes femmes sous le vernis du glamour.
Nouveau tournant militant en 1968, lorsqu’elle couvre, pour New York Magazine, une réunion où des femmes témoignent publiquement d’avortements illégaux. De ce récit naît son essai féministe « After Black Power, Women’s Liberation », qui la propulse au premier plan du mouvement et ancre sa conviction : l’égalité commence par la reprise de contrôle des femmes sur leur corps et leur parole. « Either our control over our own bodies is equal, regardless of sex or race, or we’re not living in a democracy », répétera-t-elle, y compris après le renversement de Roe v. Wade, l’arrêt qui garantissait le droit à l’avortement aux États-Unis.
Ms. Magazine : une rédaction féministe pour changer les récits
En 1971, elle cofonde avec Dorothy Pitman Hughes le magazine Ms., premier média d’envergure nationale dirigé par des femmes et axé sur les revendications féministes. Le journal aborde de front des sujets jusqu’alors tabous : violences conjugales, mutilations génitales féminines, harcèlement sexuel et égalité salariale.
En 1972, Gloria Steinem cofonde Ms., le premier magazine national américain conçu, dirigé et écrit par et pour les femmes, dont elle assure la direction éditoriale pendant quinze ans. L’objectif est clair : offrir une alternative aux magazines féminins centrés sur la mode et la vie domestique, et faire du média un espace de production de contre-récits sur le travail, la sexualité, la violence conjugale, l’avortement ou l’égalité salariale. Ms. devient une tribune nationale qui nomme, documente et combat le sexisme.
Espiègle, elle proposait aussi d’ouvrir les yeux sur le sexisme en tendant des miroirs inversés. En 1978, la journaliste signait un article dans le magazine Cosmopolitan : « À quoi ressemblerait le monde si les hommes avaient leurs règles ? ». Sa conclusion : « Les menstruations deviendraient une manifestation de virilité enviable et dont on pourrait se vanter ». (lire : « Si les hommes avaient leurs règles » : BD humoristico-féministico-dystopique)
Une « entrepreneuse du changement social »
Steinem se définissait comme une « entrepreneuse du changement social » : elle a multiplié les structures pour prolonger l’effet de ses enquêtes et de ses textes. Elle cofonde le National Women’s Political Caucus (1971) pour former et soutenir des candidates, la Women’s Action Alliance contre le sexisme, la Coalition of Labor Union Women.
Puis, avec Jane Fonda et Robin Morgan, elle fonde le Women’s Media Center en 2005, une organisation qui vise à « rendre les femmes visibles et puissantes dans les médias .
En 2013, Barack Obama lui décerne la Presidential Medal of Freedom, reconnaissance d’une vie dédiée à l’égalité.
« Elle a continué à œuvrer pour l’égalité jusqu’à la fin »
Soutien actif d’Hillary Clinton pendant la campagne présidentielle de 2016, elle n’a cessé de s’opposer à Donald Trump qu’elle avait désigné comme « harceleur en chef » au lendemain de son investiture, devant la Women’s March de Washington, le 21 janvier 2017. Dans le sillage de #MeToo, Gloria Steinem explique l’accès au pouvoir de Trump par une longue tolérance sociale envers les violences et l’impunité des hommes puissants.
La journaliste et activiste s’était notamment engagée en faveur du droit à l’avortement, Black Lives Matter ou les droits LGBTQ+, et contre les violences conjugales ou l’industrie pornographique, qui garantit la domination masculine.
« Les presque cent ans que Gloria a passés sur terre furent des années bien remplies, et elle a continué à œuvrer pour l’égalité jusqu’à la fin » indique le communiqué annonçant sa mort sur Instagram.
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