L’Insee valorise-t-il vraiment le travail domestique ?

par La rédaction

 

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Sur son blog, l’économiste Jean Gadrey prolonge le débat sur la tentative de l’Insee de valoriser le travail domestique.

Dans une étude publiée le 22 novembre, l’Insee s’attachait à calculer la valeur que l’on pourrait accorder au travail domestique, s’il était pris en compte comme un travail rémunéré. Et concluait qu’il équivaudrait en moyenne à un tiers du PIB. Un rapport que l’économiste met en relation avec un autre chiffre : selon la même étude de l’Insee, les Français (et surtout les Françaises) consacrent dans l’année 60 milliards d’heures aux tâches domestiques. Ce qui représente « 160 % du volume national d’heures de travail rémunéré », remarque Jean Gadrey. Qui interroge alors : « Cela ne vous fait pas sauter, vous, un travail qui représente 160 % du temps total de travail rémunéré et qui n’est évalué qu’à 33 % du PIB ? »

La principale raison de ce hiatus, observe l’économiste, est que l’Insee utilise le Smic, « soit le plus bas salaire possible », pour fixer une valeur à ces tâches domestiques. Et Jean Gadrey d’en conclure : « Si vraiment l’objectif est de faire reconnaître l’importance et le rôle social éminent du travail domestique, c’est loupé. Ce n’est pas une valorisation, c’est de la dévalorisation de grande ampleur ! »

 

PIB, croissance, bien-être… retrouvez notre dossier : « Qu’est-ce que la richesse ? »

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14 commentaires

chacha 29 novembre 2012 - 16:53

Gens de L’Insee, si vous me lisez, il y a pourtant un moyen de valoriser le travail domestique au plus juste. Deux raisonnements peuvent être suivis:

1) combien seraient payées ces personnes (femmes) qui récurent, dans le cadre d’un travail rémunéré?
Pour cela, il suffit de partir du salaire de celles-eux qui travaillent et compter des heures sup, à leur salaire et, pour celles-ceux qui sont aux tâches ménagères à plein temps, compter à partir d’une pyramide de salaires attendus, en fonction du niveau d’études, de l’emplacement géographique, etc.

2)combien coûterait ce travail s’il était rémunéré? / Combien ce travail rapporte-t-il à la société?
Là il peut y avoir débat, et les deux questions ne sont pas tout à fait identiques. L’élevage des enfants rapporte infiniment à la société. Par ailleurs, les heures sup de nuit, et encore plus les journées ininterrompues, pourraient être valorisées bonbon!

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marcelle 29 novembre 2012 - 17:17

(accordait = accorder*)

Aussi, il faudrait arrêter d’accorder tant d’importance à ce PIB qui ne veut rien dire…

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chacha 29 novembre 2012 - 18:00

« marcelle »

Aussi, il faudrait arrêter d’accorder tant d’importance à ce PIB qui ne veut rien dire…

D’un autre côté, il y a pas mal de gens qui n’entendront aucun discours sans PIB. Il faut savoir parler aux affreux, aussi, et j’allais même dire surtout.

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Lili 30 novembre 2012 - 13:07

Chacha, je ne comprends pas votre calcul

1) C’est injuste de valoriser mes heures de ménage en heures sup et pas celles de ma voisine chomeuse qui fait sans doute plus de ménage que moi. Elle n’est pas responsable de sa situation et ça revient à donner plus de valeur au ménage fait par des riches que par des pauvres.
Vous calculez dans cette formule un coût d’opportunité et je trouve que ce n’est pas adapté à la question.
Il y a plein d’entreprises qui proposent des personnes pour faire le ménage à domicile, on pourrait plutôt partir des tarifs qu’elles pratiquent. (ça répond à votre 2) )

2) Pour la 1ere question, cf ma réponse ci-dessus
Pour ce qu’il rapporte, je ne crois pas que la question apporte grand chose au débat, en plus elle est insoluble. Chacun donne une valeur différente à la propreté. L’élevage des enfants rapporte infiment… ou coûte, selon l’avenir des enfants. Qui ne dépend pas des parents (du moins pas complètement).

Du reste l’élevage des enfants apporte des valorisations immédiates infinies aussi, qui fait que la plupart des parents estiment être gagnants. Si on vous suit, on peut aussi estimer que les enfants sont une activité qui s’équilibre d’elle même.

Et sur le fond, j’en ai marre qu’on donne une valeur monétaire à l’amour, au bien-être, à des choses Gratuites. Avoir un appart propre ou pas c’est ma liberté, point. Si mon conjoint ou moi ne veut pas faire le ménage, c’est notre affaire, notre vie privée.

Marre du pognon-roi, et désolée de voir que le féminisme contribue largement à cet état d’esprit. C’est remplacer un mal par un autre.

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chacha 30 novembre 2012 - 14:55

Lili,

Merci de votre réponse. Je vais faire long désolée ! Tout d’abord quelques remarques d’ordre général.

Concernant l’objet du débat : cette question n’aurait pas lieu d’être dans un monde égalitaire où les femmes seraient payées comme les hommes, n’auraient pas des retraites minables les obligeant parfois à vivre au crochet de ces messieurs, et où les femmes et les hommes feraient chacun la même quantité de travail non rémunéré, en toute liberté. Mais ce n’est pas le cas, nous vivons dans un monde hautement inégalitaire et ce, depuis très, très longtemps. Si on est d’accord sur ce point, je peux continuer.

L’objet du débat, donc, ce n’est pas de payer le travail non rémunéré –on sait que ça n’arrivera pas et que, comme vous le dites, payé ou non, vous et les autres continueront à faire comme ils l’entendent– non, c’est de valoriser ce travail, qui échoit presque toujours aux femmes, comme toutes les activités humaines gratuites ou mal payées.
La valorisation de ce travail gratuit est importante à la fois pour celles qui travaillent gratuitement et pour celles qui ont un travail salarié. J’y reviendrai.

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chacha 30 novembre 2012 - 14:56

Concernant le pognon-roi, auquel le féminisme contribuerait, je ne suis pas d’accord avec vous. Pour faire court, je pense que tout ce qui a été entrepris depuis des millénaires n’a pas éradiqué la domination des hommes sur les femmes, donc que :
– il est temps d’essayer autre chose
– parler le langage du dominant est vital. Je m’explique : si vous, vous vous foutez du PIB, tant mieux (moi aussi en fait), mais si vous voulez faire changer les 100% de mâles de la BCE, et j’en passe, il faudra leur parler PIB. Si vous leur parlez d’amour et de choix, ils vont vous faire un gentil sourire et vous renverront dans vos foyers, avec éventuellement la possibilité d’écrire des commentaires sur internet pour vous défouler… Pas vous en particulier bien sûr mais toutes les femmes depuis des millénaires. Ce qui change, c’est que nous avons maintenant le niveau d’éducation nécessaire pour défier cela. Viriginia Woolf l’explique mieux que moi dans une chambre à soi.

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chacha 30 novembre 2012 - 14:56

Maintenant, pour rentrer dans le détail :

1) sur le point 1 je suis d’accord avec votre remarque, il y a quelque chose d’injuste, d’inégalitaire, de pas éthique à ce qu’une heure d’amour maternel d’Anne Lauvergeon coûte au moins 10 fois plus qu’une heure de ménage d’Annette, chômeuse de son état.
Remarquez toutefois qu’Anne Lauvergeon n’est plus patronne d’Areva et le fait qu’elle soit une femme n’y est pas étranger. Bref.
Remarquez aussi que, dans la réalité, c’est déjà le cas, puisque le congé mat, régime obligatoire et complémentaire, n’est pas rémunéré de la même façon pour toutes.

Cela dit, l’intérêt de ce calcul théorique, c’est de valoriser les femmes pour ce qu’elles sont, et pas en tant que groupe indistinct « lâfame », qui serait toujours dévouée… Et qui, patronne ou pas, « devrait » ces heures à la société. Ce n’est pas politiquement correct, mais si le petit d’Anne est malade et que la France loupe un gros contrat à cause de ça, ça n’aura pas les mêmes conséquences financières que si le petit d’Annette est malade.
L’intérêt c’est aussi de dénoncer le fait que, même à salaire réel équivalent, les femmes gagnent moins, puisqu’elles travaillent plus d’heures que les hommes (et ce, partout dans le monde) : leur incombe systématiquement une part de travail, non rémunéré, en plus.

Par ailleurs, il faudrait pouvoir faire le calcul, mais je ne suis pas persuadée qu’au final, avec ce raisonnement, la rémunération d’Anne et d’Annette soit si différente que ça au final… (Et c’est tout l’intérêt de ce calcul selon moi).
Exemple : prenons Anne, très occupée par son travail rémunéré. Elle embauche une nounou, une femme de ménage, ect, et entre tous ses voyages il lui reste 30mn par jour à consacrer à son nourrisson, grand max. Disons qu’elle gagne un super salaire, allez 300€ de l’heure au hasard, ça fait 1000€ par semaine.
Prenons ensuite Annette, qui, elle, travaille 24/24 à la maison.

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chacha 30 novembre 2012 - 14:57

Disons qu’elle n’a ni études ni expérience, qu’elle habite dans une région peu rémunérée, elle est donc au smic, selon mon raisonnement… cela fait un salaire horaire de 9,4€ (en brut, puisqu’elle ne cotise ni au chômage ni à la retraite avec ce travail…) . Cela fait donc 1579€ à la semaine… Sans compter les primes très importantes dues aux heures de week-end, aux 5 jours travaillés d’affilée, etc !

L’idée de ce calcul est donc de prendre à contrepied les idées reçues libérales, sur leur propre terrain, pour montrer que, au final, Anne et Annette se valent !

2) sur le deuxième point : effectivement la valeur sociétale de ce travail peut être débattue à l’infini, et c’est là tout le problème. Or on veut un argument incontestable à opposer, au calcul de l’insee qui dévalorise le travail féminin, c’est tout l’objet de cet article et de celui de Jena Gadrey.

Par ailleurs, si je suis votre argument et que je prends la rémunération réelle de l’externalisation (payer une femme de ménage d’entreprise etc), je retombe exactement dans le calcul de l’Insee car tout le problème est que ces femmes, dans la vraie vie, quand elles font le travail à l’extérieur, sont systématiquement payées au smic, pas plus !

Enfin, s’il y a un point avec lequel je ne suis pas du tout d’accord avec vous, c’est l’idée que « Si mon conjoint ou moi ne veut pas faire le ménage, c’est notre affaire, notre vie privée. » Vous connaissez surement le slogan féministe « le privé, c’est public ». Encore une fois, ce message n’aurait pas lieu d’être dans une société égalitaire. Le problème c’est que, toujours dans le même sens, depuis des millénaires, les femmes récurent pour les hommes, et que si aujourd’hui certaines ont la possibilité de ne pas le faire –c’est un progrès, récent et fragile, rappelons-le– le fait que toutes les autres le fassent a une influence sur leur vie.

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chacha 30 novembre 2012 - 14:58

Je m’explique : une femme célibataire et sans enfant, qui compte le rester, aura moins d’opportunité d’emploi (« et si elle se mariait ? et si elle faisait un gosse, à 35 ans, ça ne devrait plus tarder, elle n’en a pas », se dit l’employeur) du fait des pratiques de ses congénères. Son implication professionnelle sera moins prise au sérieux, de même que celle d’une femme mariée partageant les tâches équitablement avec son mari (« elle restera forcement moins tard, je la paye moins », se dit l’employeur). Si vous trouvez cet exemple grossier, expliquez-moi pourquoi les femmes gagnent toujours 30% de moins que les hommes actuellement, et ce malgré les lois et leur niveau d’étude, supérieur. Sur ce sujet, lire l’excellente aussi l’excellente revue travail, genre et société http://www.travail-genre-societes.com/

Bon, j’arrête de monopoliser le crachoir, bonne journée à tous et à bientôt j’espère! 🙂

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Lili 30 novembre 2012 - 17:32

Merci pour votre (longue) réponse !!
Je sais bien qu’il faut parler le langage du dominant, mais là je ne vois pas en quoi ça fait avancer les choses. Je veux dire, même si l’INSEE tenait compte de ce facteur, l’impact politique me semble limité. Les mâles (et les femmelles d’ailleurs) de la BCE ont une femme de ménage, il est probable qu’ils s’enorgueillissent de la payer un peu plus que le SMIC…

En effet je ne suis pas d’accord sur l’expression « le privé c’est public », mais bon là dessus inutile d’argumenter, c’est une divergence irréductible de conception.

Sur le congé mat et l’écart de rémunération :
– en effet, il y a injustice. Pour ma part je suis une militante acharnée du congé de paternité long, bien rémunéré et obligatoire. J’attends encore que les organisations féministes et paternelles lancent une vraie campagne là dessus. Parce que contrairement à beaucoup j’estime que le temps passé à l’élevage des enfants c’est un temps souhaitable, non un temps subi qu’on essaie de partager entre conjoints et/ou de sous-traiter à une crèche/nounou/autre. Question de vision de la vie. (à bas le présentéisme et les heures sups, même pour les cadres).

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Lili 30 novembre 2012 - 17:46

– l’écart de rémunération s’explique par ça, mais aussi par une différence de comportement. Je bosse dans des secteurs ultra-féminisés (et jeune) et je suis désolée de le dire mais mes collègues se plaignent beaucoup mais agissent peu. Sans parler de celles qui, parce que notre boite est réglo sur les horaires, ne demandent rien (alors que c’est juste normal). Je trouve nos quelques hommes plus pragmatiques. Un salaire ça se négocie. Elles ont mauvaise conscience, n’aiment pas le conflit… Quand il faut déléguer quelqu’un pour négocier avec les chefs (qui chez nous sont souvent des femmes), toutes disent « oh non pas moi, j’y arriverai pas, j’ose pas, la dernière fois j’ai pleuré… ». Et le gars y va. Quant à la négo individuelle, alors là…

C’est cliché? Non. C’est vrai. Question d’éducation, de confiance en soi. Mais je trouve que parfois il faut arrêter de dire « c’est pas ma faute, j’ai été éduquée comme ça ». Moi aussi j’ai été éduquée comme ça, jusqu’au jour où j’en ai pris conscience et j’ai dit stop.

Dans leur couple ou au boulot, les femmes sont trop gentilles (ou trop dures, mais c’est le même problème) et souvent en plus elles ont tort, oser tranquillement, sans revendiquer, ça marche.
Et oui j’attends aussi qu’un site « féministe » sorte de la plainte et de la dénonciation pour aller vers le conseil, l’exemple positif, la Victoire de Meuf, l’action.

Merci en tout cas pour cet échange fort intéressant (et votre patience à me lire). Et comme j’habite à côté de l’INSEE, à votre service…

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hic 3 décembre 2012 - 10:15

Les questions posées sur le Blog de Gadray sont effectivement très intéressantes (y compris les commentaires).
Même si ils ont du boulot question parité (et gendermainstreaming?) à Alternatives économiques…Un vrai repère de barbes!
http://www.alternatives-economiques.fr/blogs_fr_01_04.html

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Montcalm 6 janvier 2015 - 18:21

60 milliards d’heures par an en tâches ménagères, ça ne choque que moi ?

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chacha 7 janvier 2015 - 10:27

« Montcalm »
60 milliards d’heures par an en tâches ménagères, ça ne choque que moi ?

60 milliards divisés par 365 jours divisés par 60 millions de français = 3h de travail domestique par jour et par habitant.

Ce qui n’est pas choquant compte tenu de ce qu’est le « travail domestique » selon l’insee http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1423#inter2, en l’occurrence: cuisine, vaisselle, ménage, rangement, soins matériels aux enfants et personnes dépendantes, linge gestion du ménage, conduire, accompagner les enfants ou une autre personne, faire les courses, shopping, bricolage, jardinage, jeux avec les enfants

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