La réalisatrice a survolé l’année 2023 avec le mastodonte « Barbie ». Va-t-elle donner un nouveau souffle féministe au festival cannois et au monde du cinéma ?
C’est une annonce qui secoue le monde du cinéma, avant même le début de l’année 2024 : après quatre années de présidence masculine, la 77ème édition du Festival de Cannes confie la présidence du jury à l’actrice et réalisatrice Greta Gerwig. L’Américaine a été la réalisatrice phare de 2023 avec le succès de son film Barbie, dont le message féministe avait fâché les masculinistes du monde entier. Et surtout, le film était devenu le plus gros succès jamais enregistré par la Warner avec 1,36 milliard de dollars de recettes globales.
Avec Barbie, Greta Gerwig n’en était pas à son coup d’essai : « Hier égérie du ciné US indépendant, aujourd’hui au sommet du box-office mondial, Greta Gerwig réussit les juxtapositions réputées inconciliables » a ainsi écrit le Festival dans son communiqué. Longtemps adulée par le cinéma indépendant américain pour ses deux premiers films, Lady Bird, avec lequel elle avait obtenu l’Oscar de la meilleure réalisation, et Les Filles du Docteur March, la nouvelle présidente du jury a réalisé l’un des plus grands films de l’année 2023, en tentant de ne pas sacrifier ses idées féministes au service de multinationales comme Mattel et Warner. (Même si Le genre & l’écran y a vu une opération de « blanchiment féministe »)
Dans le communiqué du Festival, la réalisatrice déclare : « J’aime profondément les films. J’aime les faire, j’aime aller les voir, j’aime en parler des heures. En tant que cinéphile, Cannes a toujours été pour moi l’acmé de ce que le langage universel des films peut représenter. Se mettre dans un état de vulnérabilité, prendre place à l’intérieur d’une salle obscure remplie d’inconnus pour regarder un film nouveau est ce que je préfère. Je suis bouleversée, enthousiaste et empreinte d’humilité de devenir la présidente du jury du festival de Cannes. J’ai hâte de découvrir quels voyages nous attendent ! ».
Un Festival qui revient de loin
En 75 ans d’existence, seules trois femmes ont reçu La Palme d’Or : Jane Campion en 1993 avec La leçon de piano, Julia Ducournau en 2021 avec Titane et Justine Triet en 2023 avec Anatomie d’une chute.
Greta Gerwig est la seconde réalisatrice à endosser le rôle de présidente du jury, après Jane Campion en 2014. Au total 11 femmes ont été présidente du jury avant elle. Une évolution bien lente pour le milieu du cinéma, longtemps adepte de l’omerta autour des violences sexistes et sexuelles, de Depardieu à Polanski en passant par Johnny Depp. Le directeur général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, n’est pas particulièrement connu pour être un allié de la cause féministe : lors de la nomination de Jane Campion, il avait par exemple déclaré « si ce choix était féministe, cela voudrait dire que celui de porter un homme à cette fonction aurait été machiste ».
En 2012, la venue du groupe activiste La Barbe au festival avait permis de faire un gros plan sur le sexisme larvé du festival, sans faire bouger d’un iota les mentalités des dirigeants de ce festival.
En 2023, à propos de la décision de l’actrice Adèle Haenel de quitter le cinéma, dégoûtée par « la complaisance généralisée vis-à-vis des agresseurs sexuels », le directeur ironisait : « Adèle Haenel ne pensait pas en ces termes lorsqu’elle venait à Cannes en tant qu’actrice, tout au moins j’espère qu’elle n’y souffrait pas de dissonance ». Il avait poursuivi, suite à la lettre d’Adèle Haenel dénonçant le milieu du cinéma et particulièrement le Festival de Cannes, « Si c’était « un festival pour violeurs » , « vous ne vous plaindriez pas de ne pas pouvoir obtenir de billets pour accéder aux projections ». Une réplique glaçante.
Cette même année, c’était l’acteur Johnny Depp qui avait monté les marches pour le film d’ouverture, Jeanne du Barry, réalisé par Maïwenn : plusieurs longues minutes d’ovation s’en était suivies pour l’acteur, accusé de violences conjugales, moins d’un an après son procès en diffamation contre son ex-épouse Amber Heard. Des images qui avaient choqué les militantes féministes et les victimes de violences sexistes et sexuelles, dénonçant l’impunité des célébrités. Invité dans C ce soir sur France 5, Thierry Frémaux avait expliqué : « On a décidé de montrer le film pour sa qualité propre. S’il y a quelqu’un au monde qui ne s’est pas du tout intéressé à ce procès qui l’a opposé à son ex-femme, c’est moi. Donc je n’étais pas du tout au courant de tout ça » avant d’ajouter « Enfin, j’étais au courant comme ça, mais je m’en fous un peu ». Ambiance.
Un nouveau signal fort pour l’industrie du cinéma ?
Le choix de Greta Gerwig n’est pas anodin pour toute l’industrie cinématographique et pour le Festival. La réalisatrice a désormais une influence indéniable. C’est la première femme dont le film, Barbie, atteint le milliard de dollars au box-office et les projets affluent pour la réalisatrice, qui a réussi à rendre pop un certain féminisme. « Je veux réaliser des films de femmes, car les femmes veulent des films faits par des personnes qui savent de quoi elles parlent » avait-elle déclaré en interview, signe d’un certain engagement de la réalisatrice, qui semble incarner un nouveau cinéma post-MeToo.
Placer Greta Gerwing à la présidence du jury d’un des plus grands festivals de cinéma au monde, c’est donc envoyer un double signal fort : les films réalisés par des femmes peuvent faire un carton commercial, et les films qui abordent le féminisme ont un public bien plus nombreux qu’on ne voudrait le faire croire. Mais suite aux polémiques quant à la présence de Johnny Depp sur le tapis rouge cannois en 2023, n’est-ce pas aussi pour le Festival une manière de faire un coup marketing pour affirmer que le Festival a « changé » ?
Une chose est sûre : depuis MeToo, l’industrie du cinéma regroupe des personnalités et collectifs qui sont prêt.es à ne rien laisser passer. Récemment, les 5e Assises pour la parité, l’égalité et la diversité dans le cinéma et l’audiovisuel organisées par le Collectif 50/50 proposaient de nombreuses pistes de solutions. Dans les débats, le CNC (Centre national du cinéma) a proposé un bonus « parité » de 15 % et une formation obligatoire contre les violences sexistes et sexuelles, et un nouveau partenariat avec l’Afdas permettrait d’ouvrir cette formation à toutes les personnes travaillant sur un tournage, des acteurs et actrices aux technicien.nes.
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