Au milieu des flammes, les écologistes sont mis en accusation. Stratégie de déni qui rappelle l’antiféminisme. Écologie et féminisme contestent l’actuel modèle économique : il valorise la destruction du vivant bien plus que sa préservation

« Mais ils sont où les écolos ? », s’égosillent quelques climatonégationnistes au milieu des forêts calcinées de Gironde. Les voilà qui accablent celles et ceux qu’ils n’ont pas voulu entendre ! Ils ironisent sur les militant.es, après les avoir accusés d’être « écolo-alarmistes » (Le Figaro), de vouloir « un monde de fous » (Valeurs actuelles) d’être des « écoterroristes » ou de vouloir une « écologie punitive ». Ils veulent ignorer que les incendies sont liés au dérèglement climatique.
« Mais elles sont où ? »
Voilà qui rappelle furieusement la question « et qu’est-ce qu’elles font les féministes ? » quand, par exemple, un homme d’origine africaine est soupçonné d’avoir violé une femme. Ce sont les mêmes qui posent cette question et défendent des hommes célèbres accusés de viol. Les mêmes qui accusent les féministes de vouloir la guerre des sexes quand elles demandent juste l’égalité.
À force de demander où sont les écologistes ou ce que font les féministes, le débat finit par déplacer la responsabilité de ceux qui entretiennent ces systèmes vers celles et ceux qui les dénoncent. Ceux qui parlent le plus fort se posent en héros quand survient un drame pour mieux ignorer leur responsabilité politique dans ces drames.
Psychologiser pour maintenir l’inaction politique
Autre façon d’inverser les responsabilités : proposer une réponse « psy » à une question politique. Le gouvernement vient de publier des conseils pour « gérer l’éco-anxiété ». Comme si le problème relevait de la santé mentale des individus plutôt que des politiques publiques.
Répondre à une crise systémique par la psychologie individuelle est aussi un grand classique de l’antiféminisme. Qu’il s’agisse de la natalité, du taux de divorces ou même de sexualité, plutôt que de transformer les structures, on enjoint aux personnes de s’adapter.
Traiter les femmes d’hystériques quand elles n’en peuvent plus d’assurer le bien-être d’un foyer ou se focaliser sur les angoisses des écologistes qui veulent empêcher la destruction de la biodiversité, c’est faire le choix de l’inaction politique.
Face au combat écologiste et féministe, la même stratégie rhétorique est utilisée pour maintenir le statu quo. Et les mêmes dogmes économiques.
Economie du bien-être versus économie de prédation
Aujourd’hui, les activités qui permettent de s’enrichir et d’augmenter le Produit Intérieur brut (PIB) sont des activités historiquement masculines. Ce sont aussi celles qui détruisent le plus de ressources naturelles et polluent le plus. Un accident de la route, par exemple, alimente la croissance économique par les réparations ou l’achat d’un nouveau véhicule ; une conduite prudente -statistiquement plus féminine- ne rapporte rien au PIB.
Être malade crée de la valeur marchande via les soins et les médicaments. En revanche tout le travail domestique de préservation de l’hygiène et de la santé de la famille effectué très majoritairement par les femmes ne compte pas ou très peu dans le PIB. Soit parce qu’il est effectué gratuitement à la maison, soit parce qu’il est effectué par des employé.es très mal rémunéré.es. Très majoritairement des femmes dans les deux cas.
Idem pour la nourriture. La consommation de malbouffe, augmente le PIB en payant toute une chaîne de producteurs et d’employés dans l’industrie agro-alimentaire. Alors que, lorsque le travail d’approvisionnement, de stockage, de confection de repas est effectué dans les foyers – par les femmes le plus souvent- il compte très peu dans le PIB. (La part du PIB par habitant liée à la nourriture est par exemple bien plus élevée aux Etats-Unis qu’en Italie pour cette raison) Et on pourrait multiplier les exemples à l’infini.
Valoriser ce qui préserve le vivant au lieu de valoriser ce qui le détruit
Pour sortir de cette impasse, c’est un changement global de paradigme qu’il faut engager. Tant que nos politiques valoriseront les activités traditionnellement masculines et mépriseront les activités assignées aux femmes, notre maison continuera de brûler. L’économie du bien-être doit prendre le pas sur la surproduction et la surconsommation de biens inutiles.
Les activités de soin, de prévention et de préservation du vivant, historiquement assignées aux femmes devraient devenir la boussole de l’économie. On peut même imaginer que, si ce travail de préservation du vivant était valorisé, les hommes le prendraient en charge. Ils se feraient passer pour des héros en fées du logis au lieu de se taper sur la poitrine, tuyau d’arrosage à la main, pour éteindre les incendies que l’économie de prédation a allumés.
« Une société riche ce n’est pas une société qui a un gros PIB »
La question des indicateurs de richesse est documentée depuis bien des années. Elle a même été centrale dans la création de LesNouvellesnews.fr (voir notre dossier). La grande sociologue Dominique Méda le rappelle sur LinkedIn : « En 1998, je publiais Qu’est ce que la richesse ? Je montrais qu’une société riche ce n’est pas une société qui a un gros PIB mais une société qui préserve son patrimoine naturel et sa cohésion sociale tout en satisfaisant les besoins de tous ses ressortissants.»
En 2016, dans nos colonnes, elle défendait un autre équilibre socio-économique. Lire: Dominique Méda : « La réduction du temps de travail est une condition sine qua non de l’égalité femmes/hommes »
La planète brûle parce que nous continuons à appeler « richesse » ce qui détruit le vivant et à considérer comme sans valeur ce qui le préserve. Il est urgent de remettre la richesse à l’endroit.
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